Une diva au temps de Rossini

La Schiassetti

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 24 Février 2011 | Imprimer
Jalousie, rancœurs, passe-droits, conflits de personnes, cabales, tels sont les déboires que doit affronter une jeune cantatrice fraîchement arrivée à Paris en ce début d’été 1824. Adélaïde Schiassetti était de trois ans la cadette de la Pasta – qui habitait le même immeuble 63 rue de Richelieu et qui fut son amie, et dont le salon faisait courir le tout Paris – et de huit ans l'aînée de la Malibran, mais elle est loin d'avoir laissé un souvenir aussi fort. C'est grâce à Stendhal, un ami de sa famille milanaise, qu'elle vient s'installer à Paris après un début de carrière prometteur à Munich. Il faut dire que l’accueil des Parisiens et les conditions de travail qu’on lui impose sont particulièrement défavorables. N’ayant pu trouver grâce aux yeux des dilettanti, elle est tout aussi incapable de contrer la pratique des « chut » qui bloquent les applaudissements : rapidement, la peur de monter sur scène s’installe, et sa santé comme sa carrière s’en ressentent.
 
Pourtant la jeune femme – fille d’un général des armées de Napoléon – n’est pas sans charmes : certains apprécient ses qualités vocales et physiques (« demi-contralto » aussi étendu que celui de la Pasta, mais moins grave, elle est d’allure agréable, avec une jolie tête mais une silhouette un peu voûtée). D’autres, comme Béranger de Labaume, soulignent ses défauts : « jeune et jolie femme à la voix étendue, mais manquant de justesse. Sa méthode de chant se rapproche plus du dilettante que du professorat ». Mais il faut convenir, avec Stendhal, que le public alors habitué de l’Opéra Italien n’est guère intéressant : « Un tiers aime la musique, […], un autre tiers est composé de pédants qui jugent la musique comme un aveugle des couleurs… Le dernier tiers discute des mérites d’un opéra comme celui d’une étoffe rayée pour gilet ».
 
L’un des intérêts majeurs de l’ouvrage réside dans la présentation, à la façon d’un roman, des deux années du séjour parisien d’une cantatrice aujourd’hui oubliée. Outre sa liaison – tout à fait platonique semble-t-il – avec le naturaliste Victor Jacquemont, héros romantique par excellence, on y croise avec intérêt des personnalités marquantes au nombre desquelles Stendhal, Rossini et Meyerbeer. On y suit également la création ou les reprises de plusieurs ouvrages dans lesquels la Schiassetti a chanté : La Donna del Lago (rôle de Malcom), L’Italiana in Algeri (Isabella), Sémiramide (Arsace), Le Voyage à Reims (la Comtesse Mélibée), et Il Crociato in Egitto (Felicia).
 
L'auteur, François Bronner, a effectué une minutieuse et patiente quête à la recherche de toutes les informations qu'il a pu glaner concernant la Schiassetti dans les articles de la presse du temps, méticuleusement dépouillée, dans des lettres de Rossini, Meyerbeer, Hérold et du chef d'orchestre Habeneck, dans des articles de Mérimée, ou dans le Journal d'Etienne Delécluze. Les archives de l'Opéra de Paris et les correspondances de Jacquemont et de Stendhal ajoutent des éléments éclairant sa vie privée. Il s’agit donc d'un ouvrage sérieux et érudit, dans lequel des passages imprimés en italique romancent certains des épisodes de la vie de la cantatrice.
 
Un livre qui, peut-être, eut pu s'appeler « Adélaïde en Stendhalie », d’autant qu’il couvre une période beaucoup plus large que les années annoncées (1824-1826). Grande érudition, jolie écriture entre ouvrage historique et roman, tout s'y enchaîne d'une manière fluide et agréable. Un ouvrage qui ravira les amoureux de Rossini et de Stendhal, et tous ceux qui aiment les divas et les chausse-trapes que certains se plaisent à placer sous leurs jolis pieds.
Jean-Marcel Humbert
 
 

 

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