Le facteur humain

Lohengrin - Marseille

Par Maurice Salles | mer 02 Mai 2018 | Imprimer

Question de tempérament ? Lorsqu’il avait rendu compte de la création de ce Lohengrin à Saint-Etienne Laurent Bury avait choisi de voir le verre à moitié plein, avec une bienveillance subtile. Cette coproduction avec Marseille vient d’y arriver et nous y avons vu d’abord la moitié vide. Pour l’ambitieux Richard Wagner, Lohengrin est un accès au grand opéra, avec ses chœurs imposants, ses cortèges et son faste visuel. La proposition de Louis Désiré et de son équipe en est loin. Sans doute cela a-t-il à voir avec les moyens financiers disponibles. Mais cela justifie-t-il, par exemple, qu’on distingue à peine le Roi de ses officiers et qu’il arrive en portant sa valise, tel un voyageur de commerce ? Que les costumes monochromes des femmes le restent même pour la cérémonie grandiose du mariage ? Même si le metteur en scène veut s’affranchir de strictes références temporelles, la société de Lohengrin est extrêmement hiérarchisée, et les signes du rang sont essentiels. C’est pourquoi tel jeu de scène réitéré qui montre Telramund saisissant l’épaule du Roi nous semble inopportun, comme le portrait d’Ortrud exhibé à l’appui de ses dires, comme l’agenouillement du Roi devant Lohengrin, comme les poignées de main que celui-ci distribue, tel un candidat en tournée électorale, nous pourrions continuer.

Il faut dire que le traitement du prélude ne nous a pas mis en bonnes dispositions. Louis Désiré n’est pas le premier metteur en scène qui trouve bon d’imposer des images sur la musique. Robert Carsen, si notre mémoire est bonne, présentait au spectateur, à scène ouverte, le paysage de la Flandre où une jeune fille à la déambulation répétitive était l’image de la solitude et de la fragilité. Mais il ne se passait rien d’autre et cela créait une attente indéfinie qui ne nuisait en rien à l’évocation musicale d’un ailleurs sublime. Rien de tel ici où une pantomime prétend montrer les faits antérieurs au début de l’action. A qui est-elle destinée ? Qui connaît l’œuvre n’en a pas besoin. Et pour qui ne la connaît pas, il est probable qu’elle reste très obscure dans la mesure où il doit identifier les personnages. Pour nous, il en est résulté que l’effet magique produit par le murmure naissant dans la fosse, qui devient chuchotement, puis bruissement avant de s’enfler dans un grand élan qui transporte et fait planer, cet effet destiné à « ravir » hors de soi le spectateur, nous ne l’avons pas éprouvé.

Il faut dire aussi que la fosse ne l’a pas donné à entendre ! Nous avons assez vanté l’amélioration qualitative de l’orchestre de Marseille pour supposer qu’il faut rechercher ce qui nous a semblé un ratage dans une préparation peut-être insuffisante de ce morceau de bravoure. Car comment expliquer, autrement, la réussite impeccable des deux actes suivants ? Mêmes musiciens, même chef, un premier acte décevant, les deux autres splendides, peut-on parler de baptême du feu ? La dernière représentation remontait à 1983, de quoi douter qu’il y ait encore parmi les instrumentistes des survivants. Une fâcheuse frustration initiale, donc, faute d’avoir éprouvé cette montée progressive dans « l’éther », frustration qui semblera d’autant plus étrange à la lumière de la qualité des deux actes suivants, où dynamique, intensités, équilibres, brillant des cuivres, soyeux des cordes, expressivité des bois ne laisseront rien à désirer, sous la vigilante direction de Paolo Arrivabeni, comme l’introduction du troisième acte, jouée devant le rideau, en sera l’étincelante démonstration.

Nul fléchissement, en revanche, chez les artistes du chœur, qui confirment l’excellente préparation de leur chef Emmanuel Trenque, sur toute la durée de leurs interventions. Chez les solistes, il convient d’être nuancé. Les rôles des partisans de Telramund n’offrent pas de quoi briller à Florian Cafiero, Samy Camps, Jean-Vincent Blot et Julien Véronèse mais ils interviennent impeccablement, comme les quatre dames du cortège d’Elsa, Pascale Bonnet-Dupeyron, Florence Laurent, Elena Le Fur et Marianne Pobbig. Irréprochable aussi le héraut, Adrian Eröd, d’une clarté exemplaire. Samuel Youn est un Roi dépourvu de majesté mais sa prestation vocale n’appelle pas de vraies réserves. Celle de Thomas Gazheli, en revanche, laisse perplexe ; annoncé souffrant, il chante à pleine voix, comme s’il craignait d’en manquer en chantant moins fort, et au premier acte ce Telramund fort en gueule ne séduit pas. Heureusement son duo avec Ortrud lui donne l’occasion de prouver qu’il peut nuancer. Ortrud la perfide est incarnée par Petra Lang, pour qui le rôle n’a plus de secret ; elle dévoile par un jeu constant de mimiques expressives le cynisme méprisant du personnage. L’étendue vocale est intacte, et l’énergie est impressionnante, même si parfois on craint d’en sentir les limites quand le martelé des mots s’affaiblit presque imperceptiblement. Triomphe assuré aux saluts.


Samuel Youn (Le Roi) Barbara Haveman (Elsa) Norbert Ernst (Lohengrin) Thomas Ghazeli (Telramund) et Petra Land (Ortrud) © Christian Dresse

Barbara Haveman traverse-t-elle une crise ou était-elle fatiguée ponctuellement ? Au premier acte la voix d’Elsa doit couler comme une source, avec une fraîcheur et une lumière qui annoncent celles de Lohengrin. Or le legato inhérent à cette innocence semble difficile à soutenir et la justesse est plusieurs fois problématique. C’est dans l’Elsa amoureuse et devenue femme des deuxième et troisième actes que la voix trouvera son assise et fera oublier les difficultés précitées. Dans tous les cas la composition théâtrale est de grande qualité. Déjà entendu à Montpellier, le Lohengrin de Norbert Ernst nous séduit comme alors ; si l’homme n’a pas la prestance physique d’autres interprètes, on l’oublie bien vite devant la qualité du chant. La musicalité est constante et sans être grande la voix est assez bien projetée pour passer par-dessus la fosse sans que l’on sente l’effort. Son Lohengrin noble et viril est une belle incarnation. Cette prestation d’une grande probité sera saluée avec enthousiasme au rideau final, à juste titre.

Alors, à demi-plein ou à demi-vide, ce verre ? Probablement les deux représentations restantes rendront-elles l’interrogation superflue. On l’espère pour qui y assistera qu’il en sortira complètement ivre . C’est la loi du spectacle vivant que d’être le lieu de toutes sortes d’aléas – ici le cadavre de Telramund qui bouge encore. C’est son honneur, d’une représentation à l’autre, d’en triompher. Facteur commun : l’humain !

 

 

 

 

 

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