Victoire entre les deux tours

Lohengrin - Saint-Etienne

Par Laurent Bury | mar 13 Juin 2017 | Imprimer

D’un côté, la tour des livres ; de l’autre, la tour des armes. D’un côté, les gentils, tout de blancs vêtus, Elsa et son frère, qui aiment la lecture. Senta a son portrait du Hollandais ? Dans ce Lohengrin monté à Saint-Etienne par Louis Désiré, la jeune Brabançonne s’accroche à un gros volume relié qui doit contenir les récits de la Table Ronde et qui explique sa confiance en la venue d’un chevalier servant. En l’occurrence, le chevalier au cygne arrivera par le fond de la scène, nu-pieds et torse nu sous sa redingote avec de pas très jolies plumes peintes dans le dos. De l’autre côté, les méchants, tout en noir. Enfin, le roi et son héraut sont en noir aussi, bien qu’ils ne soient pas méchants, mais ils se rangent du côté de l’armée, à laquelle appartient Telramund. Et l’épouse de celui-ci est également de noir vêtue, mais Ortrud n’a rien ici d’un Cruella grimaçante : bien que dédiabolisée, la sorcière blonde aux sourires carnassiers n’en distille que plus dangereusement le poison de ses paroles. On la voit même, pendant l’ouverture, anéantir par ses maléfices le petit frère d’Elsa. Sa victoire n’a qu’un temps, et même si Lohengrin finit par s’en aller, le futur duc de Brabant est bien ressuscité, avec ses étranges cheveux jaunes, lui qu’on aura vu hanter le spectacle à intervalles réguliers, évocation des visions dont Elsa est frappée. Dans ce spectacle superbement éclairé, on admire surtout la sobriété de l’esthétique d’ensemble, et l’on retiendra quelques belles images, comme ce grand voile blanc dans lequel Elsa s’avance, symbole de la pureté de l’héroïne qui la rend aveugle et aggrave sa naïveté.

Victoire, donc, pour l’Opéra de Saint-Etienne, qui a gagné son pari de présenter un grand Wagner. Victoire remportée de haute lutte, car il a fallu compter avec deux annulations parmi les principaux rôles. Nul ne peut savoir quel chevalier au cygne aurait été Jean-Noël Briend, initialement annoncé, mais son remplacement par Nikolai Schukoff est presque un cadeau des dieux. Le ténor autrichien a non seulement le physique d’un Lohengrin, mais on pourrait dire qu’il unit le meilleur de deux mondes : un allemand impeccable, bien sûr, mais avec une souplesse et une générosité vocales qu’on associe plus spontanément à l’école italienne. Le héros affiche donc une aisance qu’on ne trouve pas d’abord chez l’autre « remplaçant », Laurent Alvaro, qui se substitue à Jean-Philippe Lafont. On se demande d’abord si le baryton a toute l’ampleur nécessaire, on craint des limites dans le grave et même l’aigu semble un peu plafonner, mais les choses s’améliorent peu à peu. Dans d'autres circonstances, peut-être Nicolas Cavallier pourrait-il faire un beau Telramund ; sans avoir la profondeur d’un Gottlob Frick, il possède néanmoins les graves et la majesté d’ Henri l’Oiseleur. Complétant la distribution masculine, Philippe-Nicolas Martin campe un fier Héraut, avec toute l’autorité nécessaire. Quant aux dames, quel affrontement ! Après Rennes, Nantes et Séoul, Catherine Hunold affirme une fois de plus sa totale adéquation avec le rôle d’Ortrud : inutile d’en rajouter, la puissance et l’expressivité de l’interprète suffisent à imposer une présence maléfique, sans avoir besoin de recourir à un quelconque histrionisme. Et cette fois, elle trouve à dialoguer avec une partenaire à sa hauteur, une Cécile Perrin qui semble, elle aussi, faite pour chanter Elsa : totalement investie dans son personnage, maîtresse de la tessiture, y compris dans le grave qui semble d’abord se dérober, elle s’affirme d’acte en acte dans un rôle à sa mesure.

Victoire aussi pour les forces stéphanoises : le chœur, une fois de plus formidablement préparé par Laurent Touche, et dont on admire la force et l’unité, les renforts indispensables s’étant assimilés sans difficulté apparente. Belle réussite en fosse où, passé quelques inquiétudes dans l’ouverture – un certain manque de transparence des cordes ou d’ensemble chez les cuivres –, la direction animée de Daniel Kawka dissipe toute réserve et conduit irrésistiblement l’œuvre jusqu’à son dénouement.

La chose est donc sûre, si jamais l’on en avait douté : nous reviendrons à Saint-Etienne, car même si le répertoire allemand n’est pas à l’affiche la saison prochaine, d’autres victoires du même genre sont sans doute à prévoir.