Mieux qu'une crème de beauté

L'Orfeo - Paris (TCE)

Par Bernard Schreuders | mar 28 Mai 2019 | Imprimer

Fable, pastorale, mélodrame ou oratorio ? Chef-d’œuvre inclassable et unique en son genre, L’Orfeo est tout cela et bien plus encore tant sa richesse paraît inépuisable. Il réussit encore à nous surprendre après d'innombrables écoutes et nous ragaillardit même – l'émerveillement, secret d'une éternelle jouvence, à dire vrai, nous le subodorions... Ce fut d’ailleurs le cas au Théâtre des Champs-Elysées, mardi dernier, dans une version de concert, certes, mais sobrement mise en espace (Mathilde Etienne), gorgée de vie et plus engagée que certaines productions scéniques. Le public lui a réservé un triomphe amplement mérité.

Alors que la distribution réunissait surtout des noms familiers, sinon des valeurs sûres de la musique ancienne, nous n’avions encore jamais eu l’occasion d’entendre I GemelliUne fois n’est pas coutume, nous commencerons par saluer la performance, très prometteuse, de l’ensemble fondé par Emiliano Gonzalez-Toro en louant tout particulièrement sa plastique sonore. Nous savions que Thomas Dunford en assurerait la direction le soir du concert après avoir travaillé l’ouvrage avec le ténor, mais nous ignorions qu’il retrouverait Jean Rondeau (clavecin, orgue) et Keyvan Chemirani (percussions), ses complices au sein d’un trio bien connu et qui aime à s’aventurer hors des sentiers battus. Toutefois, il ne suffit pas d’additionner de belles individualités pour que la magie opère. Autre bonheur d’autant plus appréciable, les gambistes réunis pour cet Orfeo (Julien LéonardJoshua CheathamLucile BoulangerMyriam Rignol, Nicholas Milne) forment mieux qu’un somptueux consort : un véritable concert de voix humaines, pour reprendre la formule de Marin Marais, d’une éloquence souveraine. Les vents ne sont pas en reste, où se côtoient plusieurs générations d’artistes, du vétéran Simen Van Mechelen (sacqueboute) au jeune Tiago Simas Freire (cornet), par ailleurs directeur de l’excellente Capella Sanctæ Crucis. D’aucuns pointeront ici et là de menues imperfections, mais même en bénéficiant – rêvons un instant – de cinq mois de répétition, à l’instar de Monteverdi et des créateurs de l’Arianna, nul instrumentiste ne sera jamais infaillible. Réjouissons-nous plutôt qu’Emiliano Gonzalez-Toro et Thomas Dunford aient réussi à fédérer I Gemelli autour de leur vision de L’Orfeo. L’éclat des cuivres dans la toccata donne raison aux chefs, qui ont opté pour un diapason élevé (465) mais ont aussi adopté un tempo plutôt vif. Au fil de la soirée, les musiciens seront constamment animés par un sens aigu de la pulsation et insuffleront au discours sa juste énergie, sa tension idoine.    

La Musica de Giulia Semenzato révèle d’emblée une autre vertu, essentielle, de cet Orfeo : la primauté du dire. Fine et flexible, la voix sert l’intelligence du texte dont cette interprète recherchée du Seicento n’ignore aucune inflexion, tour à tour impérieuse et ensorcelante. Primauté du dire mais aussi du théâtre, notamment dans les échanges des Premier et Second Berger, débordant de naturel et qui créent l’illusion de la spontanéité. Mathias Vidal tempère sa fougue coutumière et déploie même des nuances auxquelles il ne nous a guère habitué. De métal plus clair et moins robuste, l’organe de David Szigetvari offre un contraste intéressant avec celui du ténor français mais il peine aussi quelquefois à exister dans les ensembles où Mathias Vidal tend à dominer ses partenaires. Une expérience commune de la pratique du madrigal aurait sans aucun doute préparé les solistes aux pages polyphoniques, mais ce que nous perdons parfois en homogénéité et en cohésion, nous le gagnons en vigueur expressive, dans la félicité comme dans la plus âpre déploration.

Au sein d’une œuvre aussi minutieusement pensée que L’Orfeo, rien n’est fortuit, tout fait sens et le fait que, parmi les amis du couple principal, seule la Messagère porte un prénom, lui confère un statut de protagoniste : Silvia est la victime collatérale du malheur qui frappe Orphée et Eurydice, « odieuse à elle-même » et pas seulement aux autres, elle renonce pour toujours à la lumière du jour pour vivre recluse. Il y a deux ans, sous la direction de Paul Agnew et malgré la verdeur de son mezzo tendre, Léa Desandre réussissait déjà à nous captiver dans le récit très tendu de la catastrophe, mais aujourd’hui, c’est dans la tragédie personnelle de la nymphe que ses accents nous bouleversent. Si nous attendions d’Apollon une autre autorité et une vocalisation plus énergique (Fulvio Bettini), en revanche, les autres personnages de la fable sont relativement bien défendus et caractérisés. Les manières insinuantes et le chant langoureux comme une caresse de Proserpine (Mathilde Etienne) ne pouvaient qu’infléchir la volonté du fier Pluton et rouvrir la blessure d’amour, Frédéric Caton adoucissant son émission de manière très convaincante et presque voluptueuse. De l’Espérance, Eva Zaïcik épouse toute la gravité, non sans quelque raideur, Charon héritant, pour sa part, du grain corsé et des traits à la séduction luciférienne de Jérôme Varnier.  

Le premier grand rôle de l’histoire de l’opéra a connu beaucoup d’appelés mais un peu moins d’élus. Ces dernières années nous ont pourtant montré que, outre le type de voix (ténor, baryton ou baryténor), Orphée se prête à des approches très diverses voire, ce qui ne laisse pas de fasciner, contradictoires. Ainsi, tout oppose l’interprétation, à la fois extrêmement sophistiquée et très extravertie, de Georg Nigl (Berlin, 2018, Sasha Waltz/Leonardo Garcia Alarcón) et celle de Cyril Auvity (Philharmonie de Paris, 2017, Paul Agnew), sans apprêt, mais dense et tout en intériorité, or l’une comme l’autre nous ont profondément touché, comme de toute évidence de nombreux spectacteurs à en croire les ovations qu'ils ont reçues. Il faudra désormais compter avec l’Orphée d'Emiliano Gonzalez-Toro. La plénitude du timbre, son velours, ses couleurs vivantes flattent évidemment une figure solaire et au « cœur généreux » (Apollon), même si la maîtrise technique et stylistique du chanteur (« Possente spirto » incantatoire et grisant) n’étonnera que la frange du public qui ne le connait pas encore. Les autres spectateurs ne bouderont bien sûr pas leur plaisir mais s’attacheront sans doute davantage à la manière toute personnelle dont le ténor incarne la flamboyance et la noblesse du demi-dieu puis la vulnérabilité de l’homme – saisissante quand l’Espérance se retire et qu’il panique. « Rendetemi il mio ben » n’a probablement jamais paru aussi emblématique de cette dualité : c’est à la fois la prière d’un mortel et l’injonction du fils d’Apollon. Subtilement construite et dosée, la composition d’Emiliano Gonzalez-Toro culmine dans le monologue final. Entre effusions et murmures (sublime piano subito), Orphée s’abandonne aux émotions qui le traversent, de la nostalgie au désespoir – entier, excessif en tout, commente Apollon. Monteverdi pensait-il, comme certains l’ont écrit, à sa propre compagne, gravement malade, au moment d’habiller de musique les paroles que Striggio place dans la bouche du héros ? Toujours-t-il que son langage nous va droit au cœur et que nous tenons un nouvel Orphée. A découvrir au Capitole de Toulouse les 5 et 6 décembre en attendant de le retrouver au disque (Naïve). 

 

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