Le baiser de la femme araignée

Macbeth - Anvers

Par Christophe Rizoud | ven 21 Juin 2019 | Imprimer

Appelé la saison prochaine à prendre la direction du Grand-Théâtre de Genève, Aviel Cahn lance un dernier colis piégé sur la scène de l’Opéra d’Anvers, point final d’un mandat salué debout par une assistance enthousiaste. S’il fallait d’ailleurs, pour établir le bilan artistique de ces dix années flamandes, ne considérer que le seul public, alors l’Opera Ballet Vlaanderen continuerait d’occuper une des premières marches du podium. Ces femmes, ces hommes, de tous âges, sans marqueurs sociaux prononcés, qui encaissent ravis des propositions scéniques innovantes sont à porter au crédit des années Cahn. La mission d’un directeur d’une maison d’opéra n’est-elle pas d’éduquer son public ?

Macbeth, mis en scene par Michael Thalheimer, appartient à cette catégorie de spectacles destinés à marquer les esprits, non en raison d’images choquantes – même si certaines peuvent heurter les âmes sensibles – mais par l’intelligence d’une lecture sans concession. Précipités dans un décor unique en forme de chaudron, Macbeth et sa Lady sont les ingrédients de la potion sanglante concoctée par des sorcières diaboliques. L’hémoglobine coule à flot tandis qu’aligné en cercle autour du cratère, le chœur commente horrifié les exactions du couple damné. Rien de subversif mais un travail sur le geste et les lumières – ou plutôt l’obscurité – pour traquer au plus près le drame shakespearien – et l’opéra verdien – dans ses dimensions politiques et fantastiques.


© Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

La place prépondérante accordée à l’infernale Lady souligne l’attraction fatale exercée sur Macbeth par son épouse. Marina Prudenskaya se glisse avec un naturel inquiétant dans le personnage monstrueux imaginée à son intention par le metteur en scène. Femme araignée au baiser mortel dont les longs bras ensanglantés semblent désarticulés, succube assoiffée de sang, meneuse d'une fête factice et macabre : chacune de ses apparitions s’avère saisissante. Vocalement, le choix d’une tessiture de mezzo-soprano n’est pas sans conséquence sur l’émission de notes aiguës souvent trop basses ou abrégées. Attendu par les fétichistes de l’extrême, le fameux contre-ré bémol de la scène du somnambulisme est habilement escamoté. Si la filiation belcantiste de la partition n’est que rarement suggérée, la ligne reste souple et le parti-pris expressionniste ne franchit jamais les limites imposées par le bon goût. Un camaïeu de teintes rougeoyantes compense l’absence de nuances et d’effet. Nonobstant ces remarques – qui ne sont pas des réserves –, l’interprétation, au diapason de la mise en scène, est de celle que l’on n’oublie pas.

Pris dans les filets de cette Lady tarentulesque, le premier mérite de Craig Colclough est d’exister. De Falstaff, sur cette même scène la saison dernière, à Macbeth, il y a un fossé qu’un baryton peut franchir à condition de disposer de l’héroïsme nécessaire et, dans le cas présent, d’une volonté expressive dont témoigne « Pietà, rispetto, amore », non pas empoigné comme souvent – pour ne pas dire toujours – mais déclamé d’une voix éteinte, à la manière d’un homme déjà blessé, chancelant et désespéré.

Timbre noir, ambitus confortable, ligne orgueilleuse : Banco annonce les futurs grands rôles de basse verdienne que Tareq Nazmi peut désormais envisager en toute légitimité. Macduff en revanche intervient un peu tard dans le parcours de Najmiddin Mavlyanov. Le ténor s’avère trop coutumier de partitions dramatiques – Cavaradossi, Radamès... – pour apporter l’attention nécessaire au lyrisme délicat d’une « Paterna Mano » débité à la hache. Derrière ce chant robuste, l’émotion attendue ne sourd pas.

A sa décharge, Paolo Carignani relâche alors l’étreinte et accélère le tempo, comme si auparavant la ferveur de « Patria oppressa » avait momentanément aspiré ses forces. En état de grâce, le chœur de l’Opera Ballet Vlaanderen apporte à cette page, comme aux autres ensembles, une intensité appréciable. Puissante sans être brutale, contrastée sans que les variations d’intensité et de volume n’apparaissent gratuites, inspirée et équilibrée, la direction musicale est sinon un des autres atouts de la représentation.

 

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