Si les pirates avaient raison ?

Madame Chrysanthème - Marseille

Par Maurice Salles | mer 23 Mars 2016 | Imprimer

En 1891 Pierre Loti est élu à l’Académie Française, consécration pour un auteur dont depuis une dizaine d’années le succès ne cesse de croître. De quoi donner l’envie à un musicien ambitieux d’exploiter cette vogue, d’autant que l’écrivain fait son miel de récits où la description de paysages lointains et de mœurs différentes nourrit le goût du public pour le thème de l’exotisme, toujours plus présent à l’opéra. André Messager choisit donc pour sujet le roman Madame Chrysanthème. Il en confie l’adaptation à un homme d’expérience, Georges Hartmann, qui a collaboré à Hérodiade et Werther, et à un poète de son âge, Alexandre André, chantre de la Bretagne. Pourtant le succès espéré ne sera pas au rendez-vous et l’œuvre quittera rapidement l’affiche pour n’y pas revenir. C’est donc un événement que son retour à la scène, à l’heureuse initiative de Maurice Xiberras, qui comme il l’avait fait avec Le portrait de Manon donné l’an dernier pendant les représentations de Manon propose Madame Chrysanthème pendant celles de Madama Butterfly.

L’opéra d’André Messager se présente en quatre actes, encadrés par un prologue et un épilogue. La fidélité des librettistes est assez étroite, mais ils ont dû intervenir pour créer un drame inexistant dans l’œuvre de Loti, car c’est bien là le problème. Chez Puccini, Butterfly, élément d’un marché conclu en dehors d’elle, s’y engage si absolument que le contrat à durée déterminée devient « à la vie à la mort ». De même Pinkerton est un être assez entier pour se livrer sans réserve au plaisir de l’ici et du maintenant. Le personnage de Pierre, dans le livre, n’est jamais tout entier présent, éloigné de l’ici par des souvenirs, un rêve intérieur ou simplement des préjugés, et à aucun moment n’est amoureux de la jeune Japonaise qu’il prend moyennant finances pour « épouse temporaire ». S’il éprouve un trouble d’ordre sentimental c’est envers son ami Yves dont la proximité avec Chrysanthème le rend soupçonneux. Le personnage de l’opéra, dont le découpage est assez fidèle au livre, est également un spectateur plus qu’un acteur. Pour introduire le moteur de la jalousie à la scène, l’expédient imaginé par les librettistes est astucieux :  l’entremetteur proxénète est aussi impresario et sa vedette lui faisant faux bond il demande à Chrysanthème de la remplacer. Cela éveille la colère de Pierre. Une fois calmé, il va se montrer amoureux et un duo qui louche vers Tristan et Isolde s’ensuivra. Mais cette exaltation sera pour lui sans lendemain et il apprendra sans drame que son départ est imminent. Dans l’épilogue donné devant le rideau, comme l’avait été le prologue, il se montre déjà détaché du lieu et des êtres. A Yves qui lui remet une lettre attestant que Chrysanthème l’a aimé sincèrement – autre invention des librettistes - il répond à peu près « Ah, les femmes… » et la musique meurt.

C’est donc la faiblesse dramatique de l’œuvre qui est la cause de son insuccès. Avec un héros de passage, qui s’investit à minima, une héroïne passive, une cohabitation découlant d’une transaction vénale dont la précarité est annoncée, et le maintien des bouffées nostalgiques évoquant la Bretagne qui empêchent un engagement profond dans le pays et dans la relation, aucune action exaltante, aucune péripétie, c’est perdu d’avance. Si l’on ajoute les épisodes comiques et les scènes de genre, au marché et au temple, à aucun moment ne se manifestent de lignes de force qui feraient progresser l’œuvre d’étape en étape vers un dénouement. Le contrat se termine comme prévu, sans le moindre effet spectaculaire, et l’œuvre s’achève comme elle avait commencé, sur l’aveu d’une déception qui confirme la crainte initiale.

Et pourtant, c’est un bien grand plaisir que cette Madame Chrysanthème a donné aux auditeurs rassemblés ! Dans cette œuvre ambitieuse, André Messager fait ses gammes en signalant aussi souvent qu’il peut qu’il connaît ses maîtres : de l’air de ténor qui rappelle Faust à l’air pour soprano allaité chez Massenet, de duos féminins cousins de ceux de Lakmé à des harmonies évoquant Lalo et des chœurs à la manière de Saint-Saëns, le compositeur connait tout et a tout assimilé. Evidemment il varie instantanément les rythmes et les couleurs selon que les personnages pensent en Français ou sont Japonais, avec une invention qui semble inépuisable mais sans se priver de rappels qui installent le climat. Ces va-et-vient d’un univers sonore à l’autre séduisent par la maîtrise et l’à-propos avec lesquels ils sont conduits. Ainsi Messager s’amuse-t-il à des effets « gigognes » en faisant interpréter à Chrysanthème et à ses amis une romance « bretonnante » où son habileté d’orchestrateur réussit à suggérer des vielles inexistantes. Il y a moins convaincant, lorsque Chrysanthème chante « comme une Occidentale » dans les duos d’amour avec Pierre, à moins de supposer que le conservatoire dont elle a été l’élève la préparait au répertoire occidental. Mais l’alternance dans l’orchestration entre lyrisme traditionnel et couleurs orientalisantes a quelque chose de fascinant car elle correspond fidèlement à l’état d’esprit du héros de Loti, nostalgie d’un ailleurs lui-même mélancolique et attente devant l’inconnu considéré comme objet de curiosité. Ainsi le chœur au temple atteint à une grandeur déconcertante, comme dans le roman. Evidemment cette appréhension d’une réalité étrangère devrait aujourd’hui passer au filtre du politiquement correct et n’y survivrait probablement pas. Mais au-delà de l’expression naïve de préjugés indéfendables reste le charme de leur expression, ce qui rend l’œuvre de Messager encore plus précieuse en tant que témoin de son époque.

Ce charme nous est, à Marseille, directement transmis par une interprétation exemplaire malgré, si ce n’est grâce à, une version de concert. Si l’on restera réservé sur la prestation de Xin Wang, Monsieur Sucre discret et aussi gabier présent au prologue et à l’épilogue dont la prière à Saint-Yves fixe déjà des limites à l’épisode japonais, car la clarté de son français laisse à désirer, on décernera un satisfecit général au reste du plateau, des seconds aux premiers rôles. Virginy Fenu complète gracieusement le trio des compagnes de Chrysanthème. Sandrine Eyglier investit toutes les nuances du rôle d’Oyouki, la jeune fille qui fantasme sur Yves, l’ami du «mari» de Chrysanthème, et se désole qu’il soit marié et fidèle, et son duo avec l’héroïne est des plus séduisants. Lucie Roche déploie superbement dans la prière de Madame Prune la profondeur de sa voix de mezzo. Annick Massis enfin, dans le rôle-titre, se montre à son meilleur. Elle chante avec sa voix sans chercher à jouer la jeune fille, et d’emblée on est séduit par une clarté et une impression de naturel qui sont bien celles du personnage. Manifestement l’interprète prend plaisir à chanter ce rôle et elle fait un sort à toutes ses nuances, jusque dans ses sorties de scène ; si quelques notes graves la trouvent dépourvue malgré sa détermination, pour le reste la tenue, la ligne et le raffinement restent dignes d’envie. Un seul aigu écourté signale peut-être un problème ponctuel mais c’est vraiment secondaire en regard d’une prestation magistrale. Le même genre de difficulté isolée survient pour Jean-Pierre Furlan, dans ce rôle hybride d’un personnage qui refuse de s’engager mais pour qui le compositeur a prévu des élans dignes de forts ténors. Reste que pour l’essentiel il brave comme on l’en sait capable les ascensions prescrites, tout en rendant sensible cette étrange personnalité. Entre sa barbe à l’impériale et une épingle de cravate bien visible, il évoque de façon troublante l’image même de Loti. Le baryton Yann Toussaint prête sa voix mâle au matelot bien dans sa peau, pour qui la Bretagne n’est pas un ailleurs vague mais la terre natale et le lieu de ses amours et en qui s’allient la masculinité, la sensibilité et la fidélité. Complémentaire du héros il n’est en aucun cas son rival ou son adversaire et ne peut donc constituer avec lui un couple dramatique. Rodolphe Briand, enfin, nourrit de sa verve le cynique Kangourou, le dynamique entrepreneur proxénète.

Les artistes du chœur ne le cèdent en rien aux solistes pour le cœur qu’ils mettent à interpréter cette nouveauté, avec des résultats délectables, au marché et au temple en particulier. De la fosse émane la même impression d’engagement et le même plaisir d’écoute, comme si les musiciens avaient eux aussi eu plaisir à découvrir cette musique nouvelle. Leur exécution est un plaisir constant de souplesse et de recherche de musicalité. Nul doute qu’ils cherchent à être au plus près de la partition. Sans doute le jeune chef qui les dirige n’est pas étranger à cet engagement. Assistant titulaire à l’opéra de Marseille depuis 2014, Victorien Vanoostenreconstitué « musiques, textes et mélodrame », il est donc inutile de dire la passion qu’il met à diriger. Cela ne le conduit pourtant que très rarement et très brièvement à soutenir la générosité de l’orchestre au point de mettre en danger les solistes. Il conserve très largement ce contrôle du son qui aide les chanteurs sans dénaturer l’esprit de la composition. C’est probablement le même scrupule qui l’amène à renoncer aux éclats possibles à la fin et à laisser mourir la musique, conservant à l’épilogue le caractère irrésolu fidèle à l’esprit du roman. Et c’est justice qu’aux saluts il ait pris sa part des ovations qui ont salué ce concert ! Y a-t-il eu une captation officielle ? Parce que les pirates n’ont pas manqué. Faudra-t-il leur donner raison ?

 

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