Un Mahler ne vient jamais seul

Mahler et R. Strauss - Dijon

Par Yvan Beuvard | sam 18 Juin 2022 | Imprimer

Deux soirs consécutifs pour deux symphonies de Mahler, la quatrième (dont le Lied Das himmlische Leben, la vie céleste, est le moment fort) puis la deuxième Résurrection, et son Urlicht, avec, en prime pour la première citée, le finale du Rosenkavalier… comment résister ?

Il arrive aux plus grands de commettre aussi des erreurs et de publier des sornettes… Vincent d’Indy écrivait à propos de la 4e symphonie, jouée en 1914 à Paris : « morceau pour l’Alhambra ou Moulin-Rouge, pas pour salle de concerts symphoniques »… Sans doute la plus jouée, on ne l’avait pas écoutée ici depuis plusieurs années, lorsque le SWR Orchester Baden-Baden-Freiburg brillait de ses derniers feux. Ce soir, c’est l’Orchestre Victor Hugo Franche-Comté, formation majeure de notre paysage musical qui nous l’offre, à l’occasion de sa première venue à Dijon. Sous la direction de son chef permanent depuis plus de dix ans, son rayonnement, ses succès discographiques attestent sa valeur. Ils ont déjà donné cette symphonie, puis la « Titan », enregistré le Chant de la terre, ce langage leur est familier.

La direction inspirée de Jean-François Verdier, ample et sobre, où tout fait sens, atteste son tropisme mahlérien. Les attaques les plus ténues sont d’une précision exceptionnelle, tout comme les finales évanescentes. Les progressions inexorables sont dosées à merveille, et tout paraît évident, simple à l’auditeur, malgré la complexité de l’écriture.

Les cordes très « Mitteleuropa », pleines, souples, homogènes, précises, se prêtent admirablement aux variations de tempi les plus subtiles. Chacun écoute l’autre pour se fondre dans cette trame. Les nuances de la palette la plus riche, la dynamique n’appellent que des éloges, avec un respect constant des riches notations du compositeur. La pâte sonore, toujours claire, élégante, prend les tons pastel du lyrisme ou de l’effusion, comme les couleurs vives, parfois délibérément criardes et joviales de la veine populaire des Ländler, avec l’humour discret, attendri ou délibéré. Les bois, aux soli élégiaques comme aux réparties goguenardes sont de souriants bonheurs, que partage l’auditeur complice, emporté par le flot musical. La fin du « ruhevoll », l’andante confié aux seules cordes – sans les violons – atteint l’émotion pure, qui ne se démentira pas avec l’allegro subito, enchaîné avec naturel. Le dernier mouvement, où Anaïs Constans chante un texte tiré du Wunderhorn, est une sorte de résumé de l’art de Mahler, sans sa puissance brutale, ancré dans la terre et ses joies triviales (le vin, le pain, les bons plats préparés par sainte Marthe) mais aussi à l’écoute des promesses de félicité céleste. Les climats en sont restitués avec bonheur. La voix est épanouie, expressive, longue, aux couleurs irisées. La pureté de l’émission et la conduite de la ligne sont admirables, les aigus aériens, éthérés, le médium et le grave très sûrs. Dommage que le texte, publié dans le programme, mais difficilement intelligible malgré la diction du chant, n’ait pu être surtitré, de sorte que chacun en prenne la mesure, essentielle.

Une grande formation internationale consacrée nous aurait-elle offert de plus belles textures ? Rien n’est moins sûr. Malgré la surabondance des versions discographiques, serait-il permis d’espérer une gravure ?

Richard Strauss, dix ans après. Pour le finale du troisième acte du Rosenkavalier, ce sont 82 musiciens qui vont s’unir au chant pour traduire l’intraduisible. Les mouvements de l’âme les plus intérieurs comme les plus inconscients, les interrogations, les sentiments, la fragilité du bonheur, tout l’inexprimable s’y trouve. «Harmonie factice de trois cœurs isolés » écrivait Dominique Jameux à son propos. La Maréchale s’est attachée à Octavian, tout jeune homme, et a prévu qu’elle serait quittée. L’heure est arrivée et son amant est accompagné de Sophie, qui va succéder à la femme mûre. Chacun va dire sa passion, ses incertitudes, et, la Maréchale, résignée, s’étant discrètement retirée, le duo tendre qui marque la réunion de Sophie et d’Octavian, après le flot des passions, est superbe de sérénité radieuse. Leur bonheur est là, partagé par tous les auditeurs.  Seul (petit) regret : l’équilibre avec l’orchestre surdimensionné est malaisé à obtenir. La Maréchale, Angélique Boudeville, tout juste échappée de Frédégonde à Tours, ne nous a pas pleinement convaincu, ni profonde, ni désinvolte dans son abdication apaisante. Si, musicalement, le rôle n’est pas difficile, donner du sens à la poésie d’Hoffmannstahl l’est bien davantage. Les nombreux pianissimi sont redoutables, la mélancolie, la sensualité font défaut. Anna Wall, qui remplace Anaïk Morel, initialement prévue, Octavian en pantalons comme il se doit, est remarquable. Le médium est riche, le charme, l’ingénuité sont là, et sa voix s’accorde idéalement à celle d’Anaïs Constant. Serait-ce la première fois que cette dernière aborde Mahler (*) ? Si tel est le cas, elle n’a pas fini de chanter Sophie, car tout est là : la fraîcheur juvénile, le timbre délicat et ardent, des aigus limpides, solaires.

La salle jubile et réserve de longues acclamations aux interprètes. … La suite demain, par l’Orchestre national de Lyon, l’ample deuxième symphonie « Résurrection », donnée dans son auditorium.

(*) ce trio final avait été donné à Besançon en avril, Karen Vour'ch, en tournée au Japon, étant maintenant remplacée par Angélique Boudeville.

 

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