N'est-ce plus Manon ?

Manon, Massenet - Paris (TCE)

Par Claire-Marie Caussin | sam 06 Avril 2019 | Imprimer

Le Théâtre des Champs-Elysées frappait fort ce samedi 6 avril en proposant à la soprano Nino Machaidze et au ténor Juan Diego Florez d’endosser les rôles de Manon et du Chevalier Des Grieux : une double prise de rôle, et une salle pleine pour écouter ces deux grands noms de l’art lyrique.

A la tête du Belgian National Orchestra, Frédéric Chaslin ouvre la soirée par une direction vive, pressée, à la recherche d’un son dense et homogène qui ne parvient pas à éviter une certaine lourdeur.

Mais l’oreille est vite attirée par la qualité des rôles secondaires en scène au début du premier acte : Raphaël Brémard campe un Guillot de Morfontaine drôle, truculent sans être ridicule, qui provoquera les seuls rires de la soirée, alors que Jean-Christophe Lanièce est un Brétigny sobre, retenu, mais aux atouts vocaux indéniables. Jennifer Michel, Eléonore Pancrazi et Tatiana Probst incarnent quant à elles avec la légèreté attendue Poussette, Rosette et Javotte. On apprécie chez chacun de ces chanteurs une prononciation française parfaite, tant dans les passages chantés que parlés, et ce tout au long de l’ouvrage.

Mais celui qui remporte d’emblée l’adhésion est le Lescaut de Jean-Gabriel Saint-Martin. La voix est centrée, projetée, l’aigu percutant, la diction irréprochable ; le tout assorti d’une aisance et d’un flegme qui conviennent tout à fait au personnage. Une voix qui n’a rien à envier aux deux stars qui font une entrée en scène attendue.

La Manon de Nino Machaidze frappe malheureusement immédiatement par un français des plus approximatifs. C’est d’autant plus dommage que la soprano a toutes les qualités pour s’emparer de ce rôle : une voix corsée et pleine de couleurs, un aigu assuré, et cette naïveté qui se transforme en séduction au fil de la partition. L’« Adieu à la petite table » inspire l’émotion, mais la gavotte est trop pleine d’imprécisions dans la prononciation et d’erreurs dans le texte pour séduire. La soprano ne donne pas moins une belle évolution à son personnage ; mais il lui manque les mots pour raconter l’histoire de Manon Lescaut.

Juan Diego Florez au contraire fait preuve d’un français totalement compréhensible et d’une grande attention au texte qu’il prononce. Lors de son entrée au premier acte, l’orchestre se pare soudain d’une multitude de nuances et la direction de Frédéric Chaslin devient plus précise, très à l’écoute des chanteurs.

Ce changement dans la direction permet un deuxième acte plus abouti musicalement que le précédent. Le rêve de Des Grieux est ainsi inspiré et éloquent : le ténor déploie la voix solaire qu’on lui connaît, se permettant des piano soutenus par des musiciens totalement investis ; il dessine un héros d’une grande tendresse dans le chant comme dans le regard.

Cela ne l’empêche pas de s’emparer à bras le corps du troisième acte, qu’il porte d’un bout à l’autre. Déployant tous ses moyens vocaux sans jamais les forcer, la scène de Saint-Sulpice amène enfin l’intensité dramatique qu’on espérait, notamment grâce au Comte Des Grieux que Marc Barrard incarne avec autorité.

Malheureusement, cette intensité retombe un peu. Pas musicalement – les chanteurs et l’orchestre sont toujours convaincants – , mais théâtralement. Les deux derniers actes montrent les limites de la version de concert : on peut imaginer la table de jeu, puis la route du Havre où s’éteint Manon dans les bras du Chevalier. Mais l’émotion est plus difficile à transmettre lorsque la mort se chante derrière un pupitre ; plus difficile à recevoir aussi.

Une prise de rôle brillamment réussie pour Juan Diego Florez, mais un peu moins pour Nino Machaidze ; un orchestre qui, après des débuts délicats, donne une belle lecture de l’ouvrage ; des rôles secondaires impeccablement tenus : voilà de quoi faire une heureuse soirée et pourtant… Ne suis-je plus moi ? N’est-ce plus Manon ? Si, mais une Manon à laquelle manquait un peu de son charme, et de son drame aussi. 

 

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