Joyce DiDonato, le sacre d’une reine du belcanto

Maria Stuarda - Barcelone

Par Christophe Rizoud | sam 03 Janvier 2015 | Imprimer

En cette période de fêtes, le Liceu aurait pu proposer, comme bon nombre de ses congénères, une opérette ou une œuvre féerique. Fidèle à sa réputation belcantiste, la première institution lyrique catalane préfère afficher un opéra de divas, propice aux débordements vocaux : Maria Stuarda. La dernière représentation scénique de l’ouvrage à Barcelone date de 1992. Daniela Dessi interprétait le rôle-titre. Dans cette partition inspirée d’un drame de Schiller, deux reines s'affrontent en un combat mortel où les sentiments amoureux ont peu de place. Le ténor de l’histoire, le Comte Leicester, ne dispose même pas d'un air pour se singulariser. Drôle de combat d'ailleurs qui ne met les deux femmes en présence que le temps d'une seule scène – mais quelle empoignade ! – et se joue plutôt hors du ring en une série de numéros – airs et ensembles – à la forme conventionnelle, destinés à valoriser soit l'une, soit l'autre des protagonistes.

En détachant à l'aide de costumes historiques les deux souveraines de la masse grise des personnages, Moshe Leiser et Patrice Caurier ne font donc qu'appuyer les intentions de Donizetti et de son librettiste. Pour le reste, leur mise en scène obéit à une marque de fabrique déjà éprouvée (par exemple dans Otello de Rossini à Paris l'année dernière) : respect du livret en une transposition temporelle sage et stylisée. Ici, passé le premier acte situé dans un salon bourgeois, le drame se déroule entièrement dans une prison d'aspect contemporain. La direction d'acteurs, soignée, ne cherche pas le mouvement pour le mouvement. Assumer le statisme de certains grands ensembles est signe de maturité théâtrale. Leiser et Caurier nous épargnent cette vaine agitation qui ne sert souvent qu'à masquer l'absence d'idées. Ni révision géniale, ni lecture décalée mais du bon boulot rehaussé par quelques trouvailles scéniques du meilleur effet. La projection de fleurs sur les murs de la prison lorsque Maria évoque avec nostalgie les paysages de France en est une, parmi d'autres.


Vito Priante (Lord Cecil), Silvia Tro Santafé (Elisabetta), Joyce DiDonato (Maria Stuarda) © A. Bofill

Maurizio Benini aime cet opéra qu’il a dirigé de nombreuses fois*. Pour preuve, la manière haletante dont il déroule le récit, sans exagération, ni précipitation. Les forces du Liceu sont irréprochables, à commencer par les chœurs – pourtant peu avantagés par la partition – qui, mise en scène et direction musicale aidant, révèlent la parenté existant entre leur second numéro « Vedeste ? Vedemmo » et le « Va pensiero » de Nabucco.

A l’exception d’Anna, la confidente de Maria Stuarda, que l’enfant du pays, la mezzo-soprano catalane Anna Tobella, réussit à tirer d’un relatif anonymat, deux distributions obéissant à la même cartographie vocale** se partagent l’affiche. Quel luxe ! Fallait-il proposer en alternance dans un rôle aussi secondaire que Talbot des chanteurs de l'envergure de Michele Pertusi et Mirco Palazzi ? La différence d'interprétation est avant tout scénique. Le Comte de Shrewsbury se présente sous un visage paternel ou fraternel, plus ou moins autoritaire selon le degré de séniorité des interprètes. Sur un strict plan musical, l'un comme l'autre n'ont pas à relever de défis qui outrepassent leurs capacités. Même constat pour l’ignoble Cecil que se partagent d'un soir sur l'autre Vito Priante et Alex Sanmarti, le premier, moins arrogant, s'effaçant devant la méchanceté crasse du second.

A se demander, en poussant le bouchon, si Javier Camarena n’aurait pu assumer seul l'intégralité des représentations, tant le rôle de Leicester n'offre rien qui puisse mettre en péril un artiste au sommet de ses moyens. Le chant, remarquable tant en termes de timbre qu’en termes de projection et de souplesse, confirme la rumeur flatteuse qui accompagne chacune des apparitions du ténor mexicain, la dernière en date étant La fille du régiment madrilène où il bissa l’air de Tonio (voir brève du 12 novembre). C’est avec cette même vaillance que le chanteur éperonne la cabalette de son duo avec Talbot. La palette d'expressions d’Antonio Gandia le lendemain n'en paraît que plus limitée. La voix, métallique, n’est pas sans évoquer un de ses compatriotes, José Bros, dont Leicester figure aussi au répertoire, l’insolence de l’aigu en moins.

Les deux Elisabetta sont plus difficiles à départager car complémentaires. A Silvia Tro Santafé, l'acrimonie de la reine solitaire qu’exprime un chant acerbe et bigarré quand Marianna Pizzolato a moins d’orgueil mais davantage de style, avec paradoxalement une implication théâtrale supérieure. Il est cruel en revanche de mettre dans la même balance Majella Cullagh et Joyce DiDonato. Non que la soprano irlandaise soit indigne : l'engagement est sincère, la composition appliquée et touchante par l’abnégation dont elle fait preuve. Cette Maria Stuarda est une victime qui, soumise, accepte son destin. Le dernier acte la présente en toute logique sous son meilleur jour avec, comme arguments en sa faveur, quelques notes joliment filées et l’égalité d’un chant consciencieux. C'est peu cependant en regard de tout ce que la veille, Joyce DiDonato prodigue. Dans la continuité de l’album Stella di Napoli qui en début de saison nous avait enthousiasmé, l’interprétation par la mezzo-soprano américaine de la reine martyre réalise une espèce d’inventaire des figures vocales possibles et imaginables, toutes abouties et choisies sciemment en fonction de l’affect exprimé – de l’affliction à la colère –, sans rien de gratuit ou de purement démonstratif ; un festival de couleurs et de sons composant un portrait magnifique que seuls les fétichistes du suraigu bouderont ; un dictionnaire amoureux du belcanto romantique dont la hache du bourreau, fatale, interrompt une lecture captivante d'un bout à l'autre de l'opéra.

* Erato a publié l’an passé en DVD les représentations new-yorkaises de 2013 où Maurizio Benini dirigeait déjà Joyce DiDonato dans le rôle-titre (voir l’article de Catherine Jordy)
 
** Le choix d'une mezzo-soprano pour Elisabetta et d'une mezzo-soprano ou soprano court pour Maria va à l'encontre d'une certaine tradition qui privilégie des tessitures davantage différentiées : soprano pour Maria Stuarda et mezzo-soprano pour Elisabetta le plus souvent. Tel sera davantage le cas à Paris dans la reprise de cette production barcelonaise au Théâtre des Champs-Elysées du 18 au 27 juin prochains avec Aleksandra Kurzak en Maria et Carmen Giannatasio en Elisabetta (plus d'informations). Les représentations new-yorkaises de 2013 avaient pris le parti inverse en opposant, dans le rôle d'Elisabetta, Elza van den Heever (soprano) à Joyce DiDonato (mezzo-soprano).
 

 

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