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Met Stars Live in Concert : Renée Fleming - New York

Par Tancrède Lahary | dim 02 Août 2020 | Imprimer

Deuxième round pour les Met Stars Lives In Concert. Alors que la première édition n’avait pas forcément convaincu notre confrère, le e-récital de Renée Fleming est un succès, à plusieurs égards.

D’abord, la chanteuse maîtrise curieusement très bien cet exercice on ne peut plus inhabituel pour une chanteuse, que de chanter sans public. Regards caméras bien calibrés et énergie déployée sans difficulté, Fleming nous donne l’impression d’assister à un vrai récital, et c’est tout à son honneur. Elle s’adresse à nous directement, livre des anecdotes sur ses choix de morceaux et pourquoi tel rôle parle à son âme – celui de la Marschallin, évidemment – plus qu’un autre. Ce programme, parlons-en, est très bien conçu, en plusieurs grappes de morceaux : d’abord le baroque, puis la musique française de la deuxième moitié du XIXe siècle, un moment « germanique » et enfin quelques airs de vérisme italiens. Ces regroupements confèrent une belle cohérence et évitent tout effet fragmentaire.

Ensuite, la cantatrice ne ménage pas ses efforts. C’est un vrai résumé de son art, presque un best of qui nous est donné à voir et à entendre. Le répertoire baroque la voit toute sautillante d’une note à l’autre, et rayonnante ; les mélodies françaises, la trouvent bouleversante, notamment dans Manon, l’un de ses rôles « signature », tout comme les morceaux de Korngold et Strauss. Enfin, son lyrisme et ses pianissimi notamment dans « O mio babbino caro » achèvent ce panorama, très bien huilé, de l’étendue de ses talents – encore bien réels. Elle ose des presqu’inédits, avec « Si mes vers avaient des ailes » qu’elle n’a jamais immortalisé en CD ou en DVD – une réussite totale, évidemment. Son « Over the rainbow » est surprenant : la vocalisation prend des atours, très curieux, de mélisme – il est vrai que Renée est aussi une chanteuse de jazz, après tout. 

En bref, Renée Fleming chante encore, et nous le fait savoir. Et ce n’est pas un hasard, quelques jours après avoir annoncé, dans le New York Times, qu’elle reviendrait sur les planches du Met Opera en 2022 dans le rôle principal de la création mondiale de The Hours, composé par Kevin Puts et tiré du sublime roman de M. Cunningham, dont l’adaptation filmique avec Meryl Streep – sur une musique de Philip Glass – est culte. Une prise de rôle particulièrement inattendue, pour une soprano dont on a cessé de dire qu’elle avait pris sa retraite, et qui parachèvera une carrière incroyable.

A ses côtés, Robert Ainsley l'accompagne admirablement, et si l'on peut regretter qu'il n'ait pas de morceau en solo, la sensibilité du pianiste transparaît tout au long de ce récital, enrobée d'une belle complicité entre les deux artistes.


© metopera

Enfin, et c’est là la force de ce récital, Renée Fleming nous rappelle qu’elle n’est pas une cantatrice comme les autres. Bien sûr, les reportages, en guise d’entracte, sont revenus sur sa carrière hors du commun, et sur l’empreinte indélébile que la chanteuse, monstre sacré, a laissée sur l’histoire du chant lyrique, de sa voix d’or liquide – tout cela est bien connu. Mais surtout, cette soirée confirme que Fleming, très singulièrement, est une artiste qui a côtoyé l’Histoire américaine, et continue de le faire, en ces temps de crise mondiale. Dès les premières secondes, le ton est donné : grave, sans un mot, la chanteuse entame le morceau de J. Corigliano tiré du poème de Kitty O’Meara consacré au confinement et à la pandémie de covid-19, devenu viral sur les réseaux sociaux : « And the people stayed home ». Comme elle le souligne, le morceau est composé tout spécialement pour elle... La séquence rappelle immanquablement son « Amazing Grace », profondément bouleversant, chanté après les attentats du 11 septembre lors de l’hommage national aux victimes ; ou encore son « Dany Boy », très remarqué, lors des obsèques de J. McCain. De façon éminemment symbolique, le récital se tient dans un haut lieu de l'histoire américaine et mondiale, Dumbarton Oaks, hôtel particulier de style fédéral où furent jetées les premières bases de l'ONU en 1944. Ce soir, Renée Fleming, comme elle a déjà su le faire, a dépassé la sphère artistique et fait de sa voix un soutien à la nation américaine – et même, cette fois-ci, bien au-delà.

 

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