Le triomphe d’Anna Pirozzi

Nabucco - Lyon

Par Fabrice Malkani | lun 05 Novembre 2018 | Imprimer

C’est désormais une tradition : chaque automne depuis plusieurs années, l’Opéra de Lyon et le Théâtre des Champs-Élysées proposent en coproduction un opéra en version de concert. Après Attila l’année dernière, opéra peu connu du grand public, c’est à l’inverse, avec Nabucco, le plus célèbre des opéras de Verdi qui est au programme de cette année. Triomphe absolu lors de sa création, l’œuvre suscite régulièrement l’enthousiasme du public. La soirée de lundi ne déroge pas à la règle. Malgré la déception causée par la défection de Leo Nucci pour raisons de santé, le public lyonnais savait que la soirée serait belle, ne serait-ce que dans la perspective d’entendre à nouveau dans ce répertoire l’Orchestre de l’Opéra de Lyon sous la baguette de son chef principal, Daniele Rustioni.

Comblé, le public l’est à plusieurs titres. D’abord par la direction brillante d’un chef qui s’est formé à Milan, et dont l’énergie communicative transmet aux musiciens et aux chœurs toute la fougue du jeune Verdi mais aussi la subtilité de ses nuances, sans gommer ce que certains passages peuvent avoir de clinquant. Spectacle à part entière, la direction de Rustioni est une prouesse physique que la version de concert rend visible.

On aura rarement entendu de manière aussi précise chaque instrument de l’orchestre, les ensemble de cuivres, les solos de flûte et de cor anglais, le magnifique ensemble de violoncelles pour la prière de Zacharie, au point que même le passage le plus populaire de l’opéra, le fameux chœur « Va pensiero », semble inséré dans une trame orchestrale aux sonorités nouvelles, imposant à l’oreille le son plaintif et répété des instruments. Autre signe de cette réussite musicale : le chœur des esclaves n’est pas pour autant un morceau à part, érigé en sommet de l’œuvre ou en « clou » du spectacle. Plus émouvant que brillant, il est à sa juste place, parmi les autres chœurs qui ponctuent l’opéra, dans une cohérence de lecture qui fait percevoir tout le génie dramatique de Verdi. Il faut saluer ici, une fois de plus, outre l’intelligence de la direction musicale, la perfection du travail des Chœurs de l’Opéra de Lyon.

Dans ce contexte visuel de la musique qui se substitue à la mise en scène, les chanteurs n’existent que par leur voix puisque leur apparence, leur âge, ne permettent pas l’illusion d’une incarnation des rôles qu’ils interprètent. Là encore, le public est comblé puisque le baryton Amartuvshin Enkhbat, très attendu en remplaçant de Leo Nucci, confirme par la précision de son chant tout autant que la qualité de sa diction et de sa projection, l’impression laissée tout récemment à notre confrère Yvan Beuvard dans Rigoletto à Palerme. Dans une émission toujours très contrôlée, le chanteur propose une interprétation sans faute que l’on pourrait trouver presque trop lisse dans ses premières interventions. La situation particulière de ce remplacement de dernière minute, pour un rôle chanté sans partition – ce qui ne va pas de soi en version de concert – fournit  évidemment une explication. Mais l’investissement affectif finit par transparaître dans la troisième partie, avec un très touchant « Oh, di qual’onta aggravasi », puis dans toute la quatrième partie.

La grande triomphatrice de la soirée est sans conteste Anna Pirozzi, flamboyante Abigaille, dont les moyens impressionnants font merveille, tant dans la puissance vocale qui lui permet de dominer l’orchestre sans effort apparent que dans l’art des vocalises, dans les nuances et dans la qualité des pianissimi. Prodigieuse dès son « Io t’amava », la voix ne faiblit à aucun moment, stupéfiante de ressources jusqu’à l’extraordinaire interprétation de la mort d’Abigaille qui laisse le public sidéré.

La basse Riccardo Zanellato campe un Zaccaria de belle facture, avec une grande homogénéité vocale, dans un rôle d’une exigence telle pour la sonorité des notes les plus graves que l’on ne saurait lui reprocher de ne pas toujours en assurer pleinement le volume ou la tenue. Sa Prière reste un beau moment de l’opéra. Le rôle de Fenena est interprété par la mezzo-soprano albanaise Enkelejda Shkoza, au timbre émouvant, mais dont le vibrato excessivement marqué nuit à l’intelligibilité du texte. On regrette enfin que le rôle d’Ismaele ne soit pas plus développé pour entendre davantage la voix, pleine d’une fougue juvénile, de Massimo Giordano, qui avait été en mars dernier un excellent Foresto dans Attila.

Les rôles secondaires sont tenus avec talent par la basse Martin Hässler (grand-prêtre de Baal) et deux membres du Studio de l’Opéra de Lyon, le ténor Grégoire Mour (Abdallo) et la soprano Erika Baikoff (Anna).

Après cette remarquable soirée à l’Auditorium de Lyon, ce concert sera donné à nouveau ce mercredi 7 novembre dans le même lieu avant d’être accueilli par le Théâtre des Champs-Élysées vendredi 9 novembre, puis par l’Opéra de Vichy dimanche 11 novembre.

 

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