Surtout pour Mozart

Natalie Dessay & friends - Paris (Philharmonie)

Par Christian Peter | mar 05 Janvier 2016 | Imprimer

C’est à une soirée bon enfant, une de ces soirées où l’on fait de la musique entre amis, pour le plaisir, que nous convie Natalie Dessay entourée pour la circonstance de son époux et de Karine Deshayes.  Au programme Berlioz et Mozart. Du premier, le trio nous propose Les Nuits d’été. Bien que ce cycle soit habituellement confié à une seule interprète, en général une mezzo-soprano ou une soprano, il a été conçu, du moins dans sa version orchestrale, pour des voix différentes. Pourtant, en l’absence d’un ténor, pour « Au cimetière » notamment, nous n’entendrons pas ici la totalité de ces mélodies dans leurs tonalités d'origine.

Disons-le d’emblée, la première partie déçoit : les brumes des festivités de fin d’année ne se seraient-elles pas tout à fait dissipées ? L’ensemble Opera Fuoco et son chef  David Stern qui nous avaient tant émerveillés dans le CD de Karine Deshayes consacré aux cantates romantiques françaises paraît ici bien monochrome, comme si le chef voulait gommer toutes les aspérités que recèlent les partitions de ces œuvres qui prennent soudain des allures de mélodies de salon.

Sur le plan vocal, on est à peine plus à la fête : dans « Villanelle » qui ouvre la soirée, Natalie Dessay, cueillie à froid, semble courir après une voix qui par moment lui échappe. Elle sera plus à son affaire dans « L’île inconnue » qui conclut le cycle, où sa diction et son talent de diseuse parviennent à captiver l’auditoire. En bonne forme vocale, Laurent Naouri livre une interprétation poignante de « Sur les lagunes » où son timbre de bronze et son registre grave font merveille en particulier dans la phrase « Pour moi la nuit immense s’étend comme un linceul » où la dernière syllabe, d’une profondeur abyssale, sonne comme un glas. Cette mélodie constitue l’un des sommets de la première partie. En effet, « Le spectre de la rose »  avec ses montées dans l’aigu le montre un peu moins à son aise. L’autre sommet sera « Absence » que Karine Deshaye aborde avec une voix ample et chatoyante et une diction tout à fait intelligible. Dommage que dans « Au cimetière » elle se soit montrée quelque peu extérieure au texte.

Changement d’atmosphère après l’entracte où l’orchestre semble avoir retrouvé ses couleurs sous la baguette d’un David Stern infiniment plus inspiré et convaincant. Les airs, duos et trios de Mozart se succèdent avec un rare bonheur, sans aucune anicroche, les trois chanteurs nous offrant le meilleur d’eux-mêmes à commencer par Karine Deshayes qui met la salle à genoux avec un « Mi tradì » éblouissant. Dès le récitatif, elle impose son personnage avec autorité et parvient à surmonter tous les écueils de cet air redoutable, renouvelant l’exploit qu’elle avait accompli à Bastille en septembre dernier dans le rôle. Tour à tour mutine en Zerline face à Naouri ou  nostalgique en Comtesse dans le duo « Canzonetta sull’aria », la mezzo-soprano dont la voix s’épanouit de plus en plus dans le registre aigu, offre une palette variée d’affects qu’elle alterne avec une aisance confondante.

Quant à Laurent Naouri, tout à fait convaincant en Don Giovanni et en Comte Almaviva, deux rôles qui lui vont comme un gant, il ne fait qu’une bouchée de l’air alternatif de Guglielmo « Rivolgete a lui lo sguardo » se jouant avec brio des nombreuses difficultés que recèle cette page.

Enfin Natalie Dessay , malicieuse Susanna dans le duo « Crudel perché finora » incarne une Pamina poignante dans un « Ach ! Ich fühl’s » bouleversant où les quelques fêlures du timbre contribuent à renforcer l’émotion. Le concert  s’achève avec le duo « Pa-pa-pa » au cours duquel Naouri se retrouve face à deux Papagena pour la plus grande joie du public. un joli moment de fantaisie, avant la reprise en bis du magnifique trio de Così « Soave sia il vento ». Soulignons enfin l’originalité et la pertinence des pages orchestrales comme le menuet du bal chez Don Giovanni à la fin du premier acte ou la sérénade qui sert d’introduction au duo « Secondate aurette amiche » au deuxième acte de Così fan tutte, dont la concision ne crée pas de rupture entre les morceaux chantés.         

 

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