La relève à Royaumont : quatre duos, deux révélations

Nuit du Lied et de la mélodie (Festival de Royaumont) - Royaumont

Par Jean-Pierre Rousseau | mer 28 Septembre 2022 | Imprimer

La pluie s'est annoncée plus vite que prévu. On presse le pas dans la majestueuse allée encadrant le bassin qui mène à l'imposant corps de bâtiment de l'abbaye de Royaumont (Val d'Oise). On profitera mieux de la somptuosité des lieux le lendemain après-midi sous le soleil.

On nous présente une Nuit de la mélodie et du Lied, titre trompeur (une nuit vraiment ?) pour un concert classique de deux heures en deux parties, qui va permettre au public rassemblé nombreux dans le réfectoire des Convers, d'entendre quatre duos chant/piano (les mêmes qui avaient enregistré un disque Ombres chimériques avec un programme différent au printemps dernier). L'idée est excellente qui permet à ces jeunes artistes qui ont « résidé » à Royaumont ainsi qu'au musée d'Orsay, de se montrer à leur meilleur dans l'épreuve du concert.

L'épreuve est aussi pour le critique qui se demande s'il doit y aller mollo ou franco, ne considérant que ce qu'il écoute et voit ou tenir compte du jeune âge et de l'inexpérience – relative – des interprètes. Finalement on a choisi de dire les choses franchement.

Anne-Lise et Nicolas

Premier duo à entrer en scène, la Française Anne-Lise Polchlopek et son pianiste Nicolas Royez. Elle est violoniste de formation et a étudié auprès de Mireille Delunsch, José van Dam et Sophie Koch. Lui a un parcours marqué par les rencontres d'Alain Planès, Roger Muraro ou Christian Ivaldi. 

La chanson perpétuelle  de Chausson et le premier cahier des Canciones clásicas españolas du Catalan Fernando Obradors (1897-1945) au programme. Belle originalité ! La voix est large, puissante, homogène, le port est altier, les traits sont d'une déesse antique, l'interprète pourra sans doute affronter la scène sans problème. C'est d'ailleurs le problème ce soir : la chanteuse semble comme encombrée par le volume de son organe, rien jamais en dessous du mezzo forte. Son partenaire au piano idem. On est pourtant dans le réfectoire des convers, sous des voûtes gothiques, pourquoi forcer le son comme s'ils étaient au pied du mur antique d'Orange ?

Plus embêtant pour cette ancienne étudiante en langues étrangères, une diction aussi improbable. Dans le Chausson, des « é » prononcés « ê » et des consonnes mangées, comme diluées. Dans les chansons espagnoles – bien qu'on ne soit pas hispanophone on a quand même dans l'oreille Berganza, Los Angeles ou Lorengar dans ce répertoire – on n'entend aucune des raucités, aucune des couleurs si caractéristiques du castillan. Il faut suivre sur le programme les textes des poèmes (pourtant traduits par la chanteuse elle-même !) pour en comprendre les variations sentimentales  (« ma seule et unique Lorela » « donne-moi d'innombrables baisers » « ma belle amie, je me meurs », etc.). L'interprète n'en laisse rien paraître. 


Nicolas Royez et Anne-Lise Polchlopek © Royaumont

Gregory et Nathaniel

L'arrivée du second duo amuse et surprend : deux grands garçons dont l'un arbore fièrement un look capillaire à la Jakub Józef Orliński, choucroute sur le sommet du crâne. Mais dès que Nathaniel LaNasa pose les mains sur son clavier, dès que Gregory Feldmann ouvre la bouche, ils tiennent l'auditoire en haleine et ne vont plus le lâcher. Et quel programme, a priori périlleux : les deux Epigrammes de Clément Marot de Ravel, en vieux français, un extrait des Five mystical songs (Love bade me welcome) de Vaughan Williams (bravo de ne pas avoir oublié le sesquicentenaire du compositeur anglais !), trois Lieder de Brahms, les numéros 7 à 9 de son opus 32. 

Le baryton clair de l'Américain, formé à la Juilliard School de New York, est d'une souveraine homogénéité, manquant peut-être de profondeur dans le grave, mais quelle simple beauté sans artifice d'une voix qui ne force jamais ! Et – on est bien obligé de faire la comparaison avec celle qui l'a précédé – quelle diction, quel sens de la narration, tout dans les mots, les nuances, le regard, le langage corporel. Nul besoin de comprendre ou connaître l'anglais ou l'allemand pour entendre la douleur, l'exaltation, le transport amoureux, l'espérance de l'après qui se manifestent chez Vaughan Williams et Brahms.

Le piano se fait poète, parfaitement accordé au chanteur. 

Ces deux-là ont déjà chanté au Carnegie Hall de New York et y ont eu, nous dit-on, un grand succès. On veut bien le croire. Les Suisses ont bien de la chance, qui pourront entendre Gregory Feldmann à l'opéra de Zurich, dont il vient d'intégrer l'International Opera Studio en cette rentrée. 


Gregory Feldmann et Nathaniel LaNasa © Royaumont

Florence et Elenora

Après l'entracte, un duo de femmes. La mezzo-soprano franco-allemande Florence Losseau s'est formée au Conservatoire de Munich et à l'opéra studio de Linz. Sa partenaire ce soir est d'origine américaine, mais Elenora Pertz travaille beaucoup à Berlin.

De nouveau le duo n'a pas choisi la facilité : Alban Berg, deux des Sieben frühe Lieder (Nacht et Traumgekrönt), Debussy, deux des Cinq poèmes de Baudelaire (Harmonie du soir et La mort des amants) et pour finir de Poulenc les sept brefs poèmes de La fraîcheur et le feu.

La fraîcheur et le feu, c'est ce qui résume le mieux cette demi-heure de récital. La voix est d'un cristal pur – sublimes aigus chantés sur le souffle –, épouse les harmonies vénéneuses de ces mélodies de jeunesse, déjà si parfaites, du plus sensuel des trois cmpositeurs de la nouvelle école de Vienne (Berg, Webern, Schoenberg). Debussy bénéficie du même traitement : le texte est dit avec une justesse, une précision, une délicatesse hallucinantes – on en comprend chaque mot, chaque intention.  

Florence Losseau et Elenora Pertz administrent ensuite la preuve que les harmonies baudelairiennes n'ont aucun secret pour elles, puis se meuvent en toute complicité dans le cycle poétique d'Eluard magnifié par la musique de Poulenc, dont les titres sont autant d'énigmes que de promesses d'infini : « Rayons des yeux et des soleils » « Tout disparut même les toits du ciel » « Dans les ténèbres du jardin » « Homme au sourire tendre » « La grande rivière qui va ». On ne résiste pas au plaisir de citer le cinquième poème qui donne son nom au cycle :

« Unis la fraîcheur et le feu

Unis tes lèvres et tes yeux

De ta folie attends sagesse

Fais image de femme et d’homme »


Elenora Pertz et Florence Losseau © Royaumont

Liviu et Juliette

Pour conclure cette « nuit », de nouveau un baryton. L'Autrichien Liviu Holender est en troupe à l'opéra de Francfort depuis la saison 2019/2020 et compte déjà quelques beaux rôles à son actif. Sa partenaire Juliette Journaux est diplômée du Conservatoire de Paris. Le baryton, nous dit-on, a suivi la masterclass Mahler avec Thomas Hampson et déjà participé au concert Mahler en héritage de la fondation Royaumont. C'est pour cela qu'il a choisi deux extraits du Des Knaben Wunderhorn de Mahler (Rheinlegendchen et Revelge) après deux Schubert –Der zürnenden Diana et Nachtstück – dans lesquels on l'imagine comme un poisson dans l'eau puisque chantant dans sa langue maternelle.

Si au disque on peut sans doute apprécier « l’attrait immédiat du timbre de Liviu Holender, mâle, dense, riche comme la terre fertile sur laquelle poussent les épicéas en Forêt noire », sous les voûtes de Royaumont la voix sature l'espace, trop de son, trop d'intentions histrioniques dans les Mahler et un déficit de poésie, de douceur simplement dans le Nocturne schubertien. Encore une grande voix qui doit certainement briller à l'opéra, mais qui peine à nous convaincre dans l'intimité du récital. Sans doute un programme plus varié, comme ceux qu'avaient choisis ses collègues d'un soir, eût-il mieux mis en valeur les atouts de l'interprète !


Juliette Journaux et Liviu Holender © Royaumont

En fin de compte, si on était tenté de faire un classement – ce qui n'a pas de sens puisqu'il ne s'agissait ni d'un concours ni d'une émission de télévision ! – on retiendrait l'excellente qualité de ces quatre duos et on exprimerait une préférence pour les voix de Gregory Feldmann et Florence Losseau. 

 

 

 

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