Trop rarement invité sur les scènes françaises, Max Emanuel Cenčić retrouve le public versaillais pour un programme consacré aux compositeurs baroques qui lui sont chers. Au vu de l’accueil triomphal réservé au récital, nul doute que l’attente était vive – et pleinement comblée. Dans l’écrin du Salon d’Hercule, le contre-ténor autrichien, en forme olympique, se livre à une magistrale leçon de chant baroque. Il revisite plusieurs rôles récemment défendus sur scène, de Guido dans Flavio de Haendel, créé pour le castrat Senesino et qu’il incarnait en 2023 au Bayreuth Baroque Festival, à Lottario dans l’irrésistible Carlo il Calvo de Porpora, présenté dans ce même cadre en 2020.
Il suffit de deux arias et d’une dizaine de minutes pour que Cenčić déploie toute l’étendue d’un talent demeuré intact après près de trente-cinq années de carrière. Dans « Bramo te sola » (Floridante de Haendel), le contre-ténor fait résonner les élans passionnés de cet air avec une expressivité ardente, un engagement total et une virtuosité à toute épreuve. Changement complet de climat avec « Nume che reggi ’l mare » (Arianna in Nasso de Porpora), dont l’écriture, un rien guindée, pourrait aisément conduire à l’ennui. Portée par l’intensité du chant de Cenčić – legato souverain, demi-teintes subtiles et ornementation ciselée –, la page devient profondément déchirante.
Le reste du récital se maintient à ce niveau d’exigence, sans la moindre baisse de régime ; l’artiste, en pleine confiance, livrant des variations et des cadences toujours plus audacieuses, notamment dans l’aigu. Chantant sans partition et incarnant pleinement ses personnages, Cenčić instaure un contact direct avec la salle, et l’auditoire le lui rend avec ferveur. Deux bis superlatifs, extraits de Rodelinda et de Radamisto de Haendel, tout aussi saisissants d’aisance dans les coloratures, achèvent de mettre le public K.O.
Le concert offrait également l’occasion de découvrir ou de redécouvrir l’excellent {oh!} Orkiestra, ensemble polonais parmi les plus engagés de la scène baroque actuelle. Malgré un effectif réduit à une dizaine de cordes seulement, l’orchestre déploie une énergie et une précision remarquables tout au long de la soirée. Il faut voir avec quel panache les instrumentistes se lancent, par exemple, dans les ouvertures de Radamisto ou de Alessandro Severo de Haendel : rythmes pointés, attaques vives, effets de surprise, c’est un miracle permanent. Cette cohésion tient beaucoup à la direction du premier violon, Martyna Pastuszka, véritable moteur de la soirée. D’un panache affirmé et d’une présence magnétique, elle insuffle à l’orchestre un élan collectif parfaitement en phase avec la prestation de Max Emanuel Cenčić.


