Proposer La traviata dans une ville où l’opéra est devenu variable d’ajustement budgétaire, c’est ouvrir grandes les fenêtres d’une pièce privée d’oxygène. Le public bordelais, avide d’air lyrique, s’engouffre dans la brèche. Le Grand Théâtre, rendu à ses fonctions premières, affiche complet, du fauteuil de première catégorie au strapontin le plus reculé du paradis. Tout à la joie des retrouvailles, l’indulgence semble de mise. Les applaudissements fusent au tomber du rideau. Il revient au critique de tempérer cet enthousiasme légitime, au risque de jouer les trouble-fêtes.
Créée à Toulouse en 2018 et régulièrement reprise*, la mise en scène de Pierre Rambert s’inscrit dans une démarche avant tout esthétique. Les décors d’Antoine Fontaine structurent l’espace dans une temporalité flottante, entre Second Empire et réminiscences du XXᵉ siècle. Les costumes haute couture de Franck Sorbier prolongent l’impression de luxe. Quelques symboles transgressifs — une poupée, la présence de la mort incarnée par des danseurs grimés en squelettes — viennent troubler la lisibilité de l’ensemble, sans convaincre de leur pertinence – parce que c’est l’usage aujourd’hui ? Afin d’éviter d’être accusé de manquer d’idées (alors qu’il vaut mieux ne pas en avoir qu’en avoir de mauvaises) ? Tout cela est bien joli, mais cruellement dépourvu de théâtre. Les artistes des chœurs, irréprochables au demeurant, sont parqués dans les coins, les chanteurs figés à l’avant-scène comme au bon vieux temps des toiles peintes – l’inverse en quelque sorte de Werther, la semaine dernière à l’Opéra-Comique, où un travail profond sur le geste compensait l’absence de décors et de costumes.
La première Violetta de Federica Guida, jeune soprano italienne dont l’essentiel de la carrière s’est déroulé jusqu’ici de l’autre côté des Alpes, s’inscrit dans la même optique. Belle voix pulpeuse d’une largeur supérieure à ce que suggère la lecture de son parcours — Nanetta dans Falstaff, Musetta dans La Bohème, Oscar dans Un Ballo in maschera… —, homogénéité, projection, médium solide, aigus brillants : autant d’avantages altérés par une fâcheuse propension à l’uniformité expressive, de la courtisane du premier acte à la femme blessée du deuxième, l’une et l’autre chantées à l’identique. Le troisième acte, plus animé, laisse espérer qu’avec le temps la palette d’intentions et de couleurs se développera. Reste à savoir si l’on peut concevoir Traviata sans bagage belcantiste, privée d’effets, en difficulté dès que l’émission se veut piano (« Addio del passato » d’une fragilité involontaire) ou agile (« Sempre libera » aux vocalises imprécises, sans contre mi-bémol pour les fétichistes de la note extrême), la ligne de chant limitée entre mezzo forte et forte ? Mimi, sans doute ; Violetta, difficile.
© Frederic Desmesure
En Alfredo, Julien Behr se montre plus soucieux de nuances, en dépit d’un état de méforme audible : émission en arrière, timbre fibreux, absence d’éclat, cabalette à bout de souffle. Souhaitons que le ténor français retrouve vite les qualités qui ont fait sa réputation pour affronter prochainement Jason, dans Médée au Théâtre des Champs-Élysées.
Des trois protagonistes, Lucas Meachem tire le mieux son épingle du jeu. Son baryton feutré sied aux tempes grisonnantes de Germont père. Même si capable d’éclat et de mordant, sa vraie violence réside non dans le chant mais dans la norme sociale qu’il incarne avec justesse. « Di Provenza il mar » se distingue par un legato parfait, une diction claire, et une émotion sincère sans excès.
Les seconds rôles pâtissent du manque général de caractérisation. Ainsi Flora voudrait plus qu’une robe fendue pour trouver la substance dramatique que le mezzo chaleureux de Marine Chagnon laissait espérer – Verdi, il est vrai, lui concède peu.
Tito Ceccherini dirige l’ouvrage comme un drame intime, sans grands élans héroïques ni rubati démonstratifs. Sobriété, respiration, équilibre et clarté dominent. Ajoutée à l’acoustique du Grand Théâtre, cette recherche d’une texture instrumentale claire, presque chambriste, dessert l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Mise à nu, la petite harmonie tire la première phalange d’Aquitaine vers l’orphéon municipal. Après avoir figuré sur la carte de France lyrique comme capitale régionale, Bordeaux doit-elle se satisfaire d’un statut de sous-préfecture ?
* dans nos colonnes, à Bordeaux en 2020 (double distribution) et Toulouse en 2023.



