Larguer les amarres avec Le Consort et Paul-Antoine Bénos (streaming)

O Solitude - Royaumont

Par Bernard Schreuders | jeu 12 Novembre 2020 | Imprimer

Il devait constituer le point d’orgue du festival de Royaumont, mais après avoir été avancé à 17h00 en raison du couvre-feu, O Solitude a finalement été annulé suite à l’annonce du confinement. Le sort s’est acharné, mais l’adversité n'a pas réduit les artistes au silence ni découragé les organisateurs. Le jour venu, le 31 octobre dernier, Le Consort et Paul-Antoine Bénos-Djian ont créé leur programme, mais avec pour seuls spectateurs une équipe technique qui immortalisait l’événement. Le film a été mis en ligne dimanche et peut être visionné sur le site du Festival ou sur sa chaîne YouTube. 

Vos libertés sont entravées, la vraie vie vous manque, l’horizon semble désespérément bouché et vous rêvez d’évasion ? Changez de dimension et, à défaut d’espace, voyagez dans le temps, en larguant les amarres pour l’Angleterre de Purcell. Construit autour d’un bouquet de songs parmi les plus célèbres (Fairest IsleMusic for a whileO Solitude…), le périple fait également escale chez ses contemporains, à commencer par John Blow, le maître et l’ami, mais également John Eccles et Niccola Matteis, Paul-Antoine Bénos-Djian s’effaçant à plusieurs reprises pour laisser la vedette à Théotime Langlois de Swarte et Sophie de Bardonnèche (violons), Louise Pierrard (viole de gambe) et Justin Taylor (clavecin). Mais n’allez surtout pas croire qu’il ne s’agit que d’interludes, pour ménager le soliste entre deux chefs-d’œuvre que vous avez hâte de retrouver. Comme le relève Gaetan Naulleau, qui partage son enthousiasme sur sa page Facebook : « zapper d’air en air, en enjambant les interventions instrumentales, serait une très, très mauvaise idée ». Non seulement parce que le répertoire est superbe, mais parce que les archets du Consort chantent aussi divinement que le contre-ténor ! Les caméras révèlent la connivence de ces jeunes musiciens hyper doués, l’éloquence des regards qui accompagne celle du geste, d’une technicité imparable, souple, inventif et follement expressif – écoutez ce rubato qui semble couler de source et s’impose avec la force de l’évidence. A dire vrai, rien d’étonnant, mais une confirmation magistrale, s’il en fallait une, pour ceux qui ont déjà entendu Le Consort et chérissent son album Dandrieu et Corelli, pétri d’intelligence et gorgé de lyrisme (Alpha). Dommage que Justin Taylor ne s'octroie qu'une seule et trop brève échappée en solitaire, dans cet ensorcelant ground de Purcell sur lequel s'ouvre le programme.

S'il ne le connaît pas encore, l’auditeur risque d’être surpris par la rondeur du timbre de Paul-Antoine Bénos-Djian, par sa plénitude quasi charnelle, car, dans cette musique en particulier, ses pairs britanniques possèdent souvent des instruments flûtés, peu connectés, sinon désincarnés, à l'exception notable d'Alfred Deller et de James Bowman. Le terme vient rarement à l’esprit pour qualifier l’organe d’un contre-ténor, or c’est bien la chair de sa voix qui, d’abord, nous étreint et nous enveloppe. Du reste, il faut un timbre de cette densité, une émission aussi franche également pour mordre le texte et rendre aux mots leur juste poids dans le solo central de l’Ode of the death of Mr Henry Purcell, écrite par Blow dans une tessiture inconfortable pour les falsettistes et probablement destinée à deux ténors aigus (« So ceas’d the Rival Crew »). Ces moyens servent encore les intentions du chanteur dans O Solitude, où une vigueur et des accents inédits rompent fugacement avec le ton uniment accablé que privilégient la plupart des interprètes. L'approche entière et plus directe de ce jeune artiste adoubé par Damien Guillon et Philippe Jaroussky va droit au cœur et n’exclut pas pour autant la nuance (Fairest IsleMusic for a while), mais la douceur ne verse jamais dans la mièvrerie ni la délicatesse dans la préciosité ou le narcissisme.  « Music for a while shall all your cares beguile » : la musique, un moment, trompera tous vos tourments. Par la grâce du Consort et de Paul-Antoine Bénos-Djian, la magie opère à nouveau. Il nous en coûte de devoir les quitter si vite, sur The Three Ravens, livré à la manière d'un bis et peut-être aussi comme un hommage à Deller.

Pour découvrir O Solitude https://www.youtube.com/watch?v=1AH7jnYLV18

                           

                                                                      

© 2019 Justin Taylor

 

 

 

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