Complexe de souillure

Œdipe - Amsterdam

Par Laurent Bury | sam 15 Décembre 2018 | Imprimer

Créée à Bruxelles en 2011, vue à Buenos-Aires, reprise à Londres en 2016, la production d’Œdipe d’Enesco signée Alex Ollé et Valentina Carrasco fait étape à Amsterdam. Heureusement, de grandes capitales européennes et américaines (et le Capitole de Toulouse en 2008) n’hésitent pas à programmer un chef-d’œuvre que l’Opéra de Paris ignore scandaleusement alors qu’il figure à son répertoire historique. On se réjouit donc de pouvoir aller écouter l’ambitieuse partition du compositeur roumain, quand bien même toutes les conditions ne seraient pas réunies pour en profiter pleinement.

La mise en scène des Catalans de la Fura dels Baus commence par frapper très fort, avec un Prologue assez renversant. Tout le chœur et les protagonistes sont rassemblés sur les quatre niveaux d’une sorte de muraille, où leur relative immobilité hiératique leur confère une majesté de statues ; vêtus à l’antique, noyés dans une teinte rouille, le roi Laios et la reine Jocaste célèbrent avec le grand-prêtre la naissance de leur fils, cérémonie perturbée par l’irruption de Tirésias dont les prophéties sèment la consternation. Hélas, après ce préambule, la jeunesse d’Œdipe nous amène au XXe siècle ; sur un très freudien divan, le héros avoue son complexe à sa mère devenue psychanalyste, il tue son père sur une route en chantier, répond à la question d’une Sphynge aviatrice surgie de son coucou écrasé, puis est accueilli en libérateur par un peuple aux vêtements souillés. Œdipe lui-même a pour caractéristique de souiller tous ceux qu’il touche (Mérope, Jocaste), symbole de la malédiction qui pèse sur lui. Après l’entracte, l’épisode de la peste, avec combinaisons étanches et masques à gaz, nous rapproche encore de notre époque, les teintes boueuses envahissent toujours plus vêtements, jusqu’au paroxysme lors duquel le héros se crève les yeux. Il faudra le voyage à la cour de Thésée, vêtue de blanc immaculé, pour qu’arrive enfin la rédemption, et que revienne la monumentalité du décor initial.

Si le Prologue frappe tant, c’est notamment à cause de sa forte présence chorale, la cérémonie de baptême étant constamment commentée par le peuple assemblé. Le chœur du DNO se montre sans faille dans son investissement tant scénique que vocal, qualités que l’on retrouvera à divers moments-clés de la soirée. Même s’il n’a pas toute la force qu’on souhaiterait dans le grave, le grand-prêtre de François Lis fait preuve d’une belle autorité dans son discours, en partie grâce au naturel de sa diction, qui fait défaut à la plupart des solistes réunis. Même si leur prononciation n’est pas à proprement parler mauvaise, les chanteurs de cette production peinent à se faire comprendre, et l’on se surprend à traduire le surtitrage en anglais pour deviner ce qu’ils chantent en français… Le rôle d’Œdipe est écrasant, et Johan Reuter quitte à peine la scène dès lors qu’il y est entré. Par l’intensité de son jeu, sa performance mérite sans doute des éloges, mais sa voix est trop souvent couverte par l’orchestre et il faut un peu tendre l’oreille pour en profiter. Aucune problème de ce genre pour Eric Halfvarson, dont le Tirésias sonore et truculent fait forte impression. Même si l’évolution de sa carrière l’a bien éloignée de la tessiture qui devrait être celle de la Sphinge, Violeta Urmana a suffisamment de métier pour rendre fascinante son incarnation, pourtant  limitée à une assez courte scène. Jocaste ne laisse à Sophie Koch guère d’occasions de briller et, bien qu’interprété par une artiste francophone, le texte n’est pas tellement plus clair. A côté du beau Veilleur d’Ante Jerkunica, on remarque surtout combien limités apparaissent tous les rôles secondaires, même s’ils tirent leur épingle du jeu : le Créon de Christopher Purves, le Thésée d’André Morsch ou le Phorbas de James Creswell.

A défaut de pouvoir suivre le texte, l’oreille se montre d’autant plus attentive à ce que dit l’orchestre, magistralement dirigé par Marc Albrecht, attentif à faire ressortir toutes les finesses et les forces de la complexe partition d’Enesco. Par son refus de la facilité et du décoratif, Œdipe mérite amplement de revenir sur les scènes, et l’on espère que Bruxelles, Londres et Amsterdam seront bientôt imitées.

 

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