Tout vient à point...

Parsifal - Paris (Bastille) - Paris (Bastille)

Par Alexandre Jamar | dim 13 Mai 2018 | Imprimer

C’était probablement la représentation la plus attendue de cette saison à l’Opéra national de Paris. Alors que tout semblait fonctionner normalement, un souci technique oblige à annuler la générale de Parsifal mis en scène par Richard Jones. L’incident s’avère plus grave que prévu et ce sont les deux premières dates qui passent à la trappe. Pas étonnant, donc, de voir la Bastille pleine à craquer pour cette matinée. La curiosité du public est palpable face à cette production à la genèse si compliquée.

Les deux univers qui se côtoient dans Parsifal sont assez univoques : d’un côté la société des chevaliers du Graal, emmurée dans une adoration rituelle presque macabre des saintes reliques ; de l’autre, le monde hédoniste et empoisonné forgé par Klingsor, symbole d’une société décadente qui horrifiait le compositeur. Pour le metteur en scène Richard Jones, ces deux univers sont repoussants à leur manière : la réunion des chevaliers n’est plus qu’une secte aux allures de micro-régime totalitaire (uniformes, « bibles » omniprésentes, portraits et statues quasi-présidentiels…), tandis que le jardin enchanté de Klingsor devient le terrain de jeu d’un généticien fou, donnant naissance à de monstrueuses nymphes mi-humaines, mi-maïs, à la libido débordante. Bien que surprenant au premier abord, tout cela n’est pas si éloigné des intentions wagnériennes.

Si transposition il y a, elle reste donc assez sommaire, et l’on se découvre plutôt surpris de la fidélité de l’action scénique par rapport aux indications du livret. Les personnages sont nettement dessinés, dans l’esprit de ce que souhaitait le compositeur, ce qui est loin de nuire à la qualité du spectacle. Reste l’esthétique, entre monumentalisme qui peine à s’assumer, et univers épuré, où les personnages priment sur leur environnement. A nos yeux, le deuxième l’emporte nettement sur le premier, et c’est probablement dans le duo du 2e acte que les subtilités due la mise en scène font le mieux surface, grâce à un jeu d’acteur maîtrisé à la perfection.

Les formations musicales de l’Opéra sont réunies au grand complet pour l'occasion. Aux hommes du chœur, faisant preuve de tutti assurés et brillants, les premiers éloges. Le bilan est plus mitigé pour les dames, où le placement en coulisse (requis par la partition, certes), pose quelques soucis d’intonation. L’orchestre, sous la baguette de son directeur musical, convainc. Philippe Jordan réaffirme son goût pour les lignes précises, les progressions charpentées et la clarté de timbres : dès le début, on savoure de magnifiques solos dans les bois et un impeccable liant de cordes. L'amateur de baguettes plus généreuses regrettera peut-être un manque de profondeur, et de couleurs chaudes dans la pâte orchestrale. Pour lui, l’action instrumentale ne décollera vraiment qu’au milieu du 2e acte.


Günther Groissböck, Andreas Schager, Anja Kampe © Emilie Brouchon / Opéra de Paris

Côté distribution, la première belle surprise est l’homogénéité du plateau : s’il demeure bien entendu perfectible, personne ne démérite vraiment ce soir-là. Ainsi, les filles-fleurs-maïs de Klingsor s’en tirent toutes très honorablement, les interventions ponctuelles ne laissant que peu de marge à l’expression personnelle. Des deux écuyers féminins, Megan Marino marque davantage qu’Alisa Jordheim, cette dernière restant hélas un peu en retrait dans une salle aussi grande. Les timbres juvéniles de leurs homologues masculins, les ténors Michael Smallwood et Franz Gürtelschmied se répondent quant à eux idéalement. Des deux chevaliers du Graal, retenons plutôt le ténor frais et sculpté de Gianluca Zampieri, que la basse noble, mais un peu imprécise et rocailleuse de Luke Stoker. Bien qu’invisible durant tout le spectacle, Reinhard Hagen ne démérite pas en Titurel, sa voix de basse outre-tombe seyant tout à fait au vieillard impassible. 

En Klingsor, Evgeny Nikitin tire son épingle du jeu en incarnant son personnage jusque dans ses accès les plus pervers. Le timbre de baryton brillant et très coloré dans l’aigu convient étrangement assez bien à un personnage que l’on estimait plutôt noir et résigné. Regrettons toutefois une diction allemande qui pourrait être plus soignée çà et là. C’est à Günther Groissböck que revient l’incarnation de Gurnemanz, rôle ô combien difficile car mettant particulièrement à l’épreuve l’endurance du chanteur. Celui-ci s’en tire plutôt bien, se reposant sur un timbre noir et racé, très à propos chez ce personnage, et sur un texte toujours intelligible. En revanche, quelques signes de faiblesse commencent à poindre dans les aigus au 1er acte, signe d’une fatigue vocale excusable vu les circonstances. En Amfortas, le choix de Peter Mattei pourrait surprendre, car on s’attendrait volontiers à une voix plus lyrique. Cependant, le baryton suédois se glisse avec aise dans la peau de son personnage, usant de son timbre souple et touchant pour se peindre torturé, bienveillant, hargneux ou lassé.

Celui qui chante le rôle-titre sur toutes les grandes scènes internationales faisait ses débuts à l’Opéra. Connu pour battre tous les records au potentiomètre, Andreas Schager ne déçoit pas avec une projection phénoménale et des aigus métalliques qui décoiffent le public jusqu’au poulailler. Plus à l’aise dans la fougue que dans le calme et le réconfort, c’est avant tout dans le 2e acte que sa performance est remarquable. Ailleurs, on déplorera une voix qui bouge un peu dans le haut médium, et de manière générale une présence scénique pas toujours convaincante.

C’est donc Anja Kampe, également dans ses débuts parisiens, qui retient toute l’attention ce soir-là. Son répertoire a beau être composé de rôles de sopranos (Eva, Elisabeth, Isolde…), son aisance dans le médium et le grave est telle qu’on la dirait volontiers mezzo. Le registre aigu ne semble pas non plus souffrir d’une entrave quelconque, étant façonnable à guise, du piano le plus aérien (« Parsifal, weile ») au hurlements de rage ou de désespoir («und… lachte»). Toutes ces qualités vocales doublées d’un talent de tragédienne naturel et d’une prononciation ciselée rendent hommage à l’un des rôles wagnériens les plus ambigus et les plus touchants. Dans le livret, c’est Parsifal qui consacre Kundry ; hier, c’était l’inverse.

 

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