Un altra volta ancor...

Partenope - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | mer 13 Janvier 2016 | Imprimer

Comme le plus populaire Serse, Partenope fait partie de ces opéras de Haendel dont toute la saveur ne se révèle que lorsqu’ils sont interprétés avec toute l’ambiguïté et le second degré nécessaires. Sans quoi, on loupe totalement le charme de cette œuvre qui commence comme un opera seria et flirte de plus en plus avec la farce au gré de récitatifs toujours plus comiques et d’airs décalés. Pour une fois chez Haendel, le livret est vraiment bien construit et plein de ressources humoristiques : les princes qui arrivent les uns à la suite des autres auprès de la reine pour lui déclarer leur amour ; les échanges de vieux couple acariâtre entre Rosmira et Arsace ; le double-jeu amoureux de la reine qui prône la fidélité tout en lorgnant sur un nouvel amant ; le duo comique Armindo-Emilio qui se moque toujours en chœur d’Arsace … Le « défaut » majeur de cette œuvre est qu’elle appelle nécessairement une mise en scène pour convaincre : la version de concert atténue la subtilité des situations dramatiques, tant et si bien qu’un esprit distrait pourrait ne voir dans ces airs que des copier/coller d’une galerie d’affects stéréotypés, alors que la musique et le livret introduisent toujours un savoureux décalage, quasi-parodique, par rapport à ce stéréotype (le plus bel exemple étant le « Voglio amar » de Partenope, air resplendissant dans lequel elle déclare choisir Arsace comme objet de son amour éternel… car cela déplaît fortement à un amant éconduit). Comme les artistes réunis autour d’Antonio Florio il y a dix ans à la Cité de la musique, l’équipe artistique de ce soir n’évite pas complètement cet écueil, tout en prodiguant des qualités musicales souvent exceptionnelles. Le DVD de la production de Copenhague est finalement le seul témoignage qui rende vraiment justice à l’ambiguïté de cette œuvre, mais avec un bonheur musical moindre.

La faute d’abord aux conditions de ce concert qui a connu deux annulations. La première est celle du chef Riccardo Minasi qui dirigeait l’œuvre au disque. Si nous avons déjà émis beaucoup de réserves sur Il Pomo d’oro et son chef à l’énergie mal canalisée, il aurait mieux valu ce soir qu’il soit présent pour défendre ses parti-pris. Le remplaçant, Maxim Emelyanychev ne convainc pas vraiment : on déplore un vrai déséquilibre entre les pupitres, notamment une basse continue trop timide (un théorbe et un basson n’auraient pas été de trop) qui fait que l’ensemble manque de corps : dans la scène de bataille par exemple, trop brusque et qui rompt les équilibres galants de cette guerre en dentelle constamment tournée en dérision par Haendel. On sent également les chanteurs peu à l’aise, même si individuellement les musiciens sont très inspirés et attentifs à souligner toute la finesse d’orchestration de Haendel et son inventivité rythmique. Bref ils peinent à soutenir la tension dramatique qui fait tout le sel de l’œuvre.

La seconde annulation était celle de Philippe Jaroussky qui a du faire face à un décès soudain dans sa famille. Le remplaçant au pied levé, Lawrence Zazzo fut époustouflant : on le savait excellent dans la lamentation (l’essentiel du rôle geignard d’Arsace), mais on le découvre aussi étonnamment vivant dans les récitatifs (le seul à jouer vraiment cette carte), et mouillant sa chemise dans le redoutable « Furibondo spira il vento ». Redoutable car il est éminemment parodique et dépeint un personnage en pleine crise d’hystérie qui ne semble pas responsable de ses écarts de tessiture, que Zazzo rend avec une puissance et un aplomb impressionnants. Il y a ce soir clairement surpassé son témoignage au disque et livré la version la plus convaincante que nous ayons entendue de cet air célèbre.

En royale sirène Karina Gauvin commence par décevoir. Comme on pouvait s’y attendre, le très brillant premier air ne lui va pas très bien : si l’allure et le ton sont déjà ceux d’une reine fière et déterminée, on la sent mal à l’aise dans les longues et rapides vocalises, le da capo sera d’ailleurs très peu orné. Elle prend clairement le parti de faire de cette reine une proto-Alcina, les deux rôles ayant été écrits pour la Strada del Po. Mais celui-ci est plus proche de la virtuose Ginevra que de la sorcière Alcina. Heureusement, les airs langoureux la trouvent à la fois ondoyante (« Qual farfaletta » spirituel) et royale (« Io ti levo l’Impero dell’armi » qui passe de la sérénité à la tension sur les aigus). On ne lui reprochera qu’un manque d’audace comique dans les récitatifs.

En Rosmira vengeresse Kate Aldrich nous offre des récitatifs très vivants, mais on la sent mal à l’aise dans ce répertoire dont elle ne maîtrise pas le cantabile et les vocalises raffinées. Son grave est sonore mais son medium sonne gris. Elle semblait également très mal à l’aise par rapport au chef vers lequel elle se tournait systématiquement, au point de louper une strophe dans « Un altro volta ancor ». Son  « Furie son dell’alma mia » fut néanmoins plus pertinent techniquement et dramatiquement. Il faut dire aussi qu’elle n’était pas dans l’enregistrement et que les conditions de ces tournées permettent généralement peu de répétitions.

En Armindo, Emöke Barath confirme les espoirs que l’on place en elle depuis sa participation au Catone in Utica de Vivaldi dans l’édition Naïve. Cette voix parfaitement placée et raffinant avec beaucoup de délicatesse, capable de sons filés époustouflants et d’aigus cristallins, fait merveille dans ce petit rôle qui n’en compte pas moins des airs très sensibles (« Voglio dire » notamment).

Pour le dernier prince mais aussi le plus virtuose, Emilio, John-Mark Ainsley met du temps à se chauffer mais offre une prestation au style impeccable, trop même, on aimerait que ces longues vocalises en volutes soient moins sages et plus solaires.

Enfin Victor Sicard offre un bel Ormonte, plus baryton que basse, mais assez naturel de ton.

 

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