Quand l'art lyrique sort du ghetto

Pelléas et Mélisande - Saint-Bruno-de-Montarville

Par Maurice Salles | ven 08 Juin 2018 | Imprimer

Réunir autour de la musique, quelle qu’en soit la forme, ceux qui l’aiment et ceux qui ne la connaissent pas, en diffusant dans des lieux dispersés de la banlieue de Montréal des concerts la mettant à la portée d’un très grand nombre, telle est la vocation du Festival Classica selon l’optique de son directeur artistique le baryton Marc Boucher. Au programme de cette année, une ambitieuse proposition, Pelléas et Mélisande en version de concert, avec une distribution franco-canadienne, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay à la tête de son Orchestre de la Francophonie.  Ce jeune quadragénaire avait dû renoncer à venir à Nantes pour le Requiem de Verdi pour des raisons de santé, qui ne semblent plus d’actualité, à en juger par l’énergie avec laquelle il a empoigné le chef-d’œuvre de Debussy. Sa lecture est séduisante en ce qu’elle fait entendre un drame traversé d’accents d’autant plus terribles, quand ils se libèrent, qu’ils ont été au préalable contenus.


Samantha Louis-Jean (Mélisande) Alain Buet (Golaud) Frédéric Caton (Arkel) Isabelle Gélinas (Geneviève) Rosalie Lane Lépine (Yniold) Guillaume Andrieux (Pelléas) et Martin Dagenais ( le médecin) © DR

Hélas, l’acoustique peu favorable de l’église de Saint-Bruno-de-Montarville, où les musiciens sont enserrés dans un chœur en forme d’obus et où les chanteurs ne trouvent place qu’en file côté cour, exaltera souvent en excès l’intensité sonore de l’orchestre en défaveur des voix. Le choix de jouer toute la musique, y compris les interludes rajoutés par Debussy pendant les répétitions pour « meubler » les changements de décor, n’a-t-il pas contribué à libérer le son de telle manière qu’il devenait ensuite plus difficile de le contrôler très étroitement ? Le flux permanent entre la parole et l’orchestre, timbres, couleurs, volume, qui constitue pour nous le charme agissant de l’œuvre, au sens étymologique, en sort moins subtil que nous l’aimons. Probablement en fosse le rendu nous aurait-il convaincu de la pertinence d’une approche qui ignore l’évanescence et se concentre sur l’âpreté d’un drame à la fois emblématique et ordinaire. On louera en tout cas l’engagement d’instrumentistes pour la plupart très jeunes et qui probablement en étaient à leur première exécution.

On louera de même le parti-pris des chanteurs de jouer autant que possible leurs personnages dans la mesure où l’espace exigu où ils étaient confinés leur en laissait le loisir. Par leur expression faciale, un geste esquissé, une épaule tombante, un regard extasié, ils font au mieux pour informer et éclairer les auditeurs novices, probablement nombreux. D’abord directeur du chœur La Petite bande, pour son intervention ponctuelle au premier acte, le baryton Martin Dagenais sera successivement le Berger et le Médecin, auquel il donne une humanité des plus sympathiques. Rosalie Lane Lépine a la fraîcheur et la spontanéité requises pour Yniold, et Caroline Gélinas incarne une Geneviève de charme qui choisit à bon escient de ne pas grossir ni assombrir sa voix et se refuse ainsi à de possibles effets histrioniques, contribuant à la bonne tenue musicale. C’est aussi le choix de Frédéric Caton, dont l’Arkel impressionne, tant par la profondeur et la projection de la voix, qui donne l’impression de passer sans forcer, que par la justesse de ton qui lui permet de lancer « Si j’étais Dieu… » en gommant totalement la grandiloquence latente. Il émane de son personnage une humanité que l’on retrouve, cela ne surprendra personne, dans le Golaud d’Alain Buet. Sa performance vocale dans le rôle est connue et est ici égale à sa réputation, mais son interprétation, dans ce contexte difficile, est  admirable de clarté, à même de convaincre les initiés et d’éclairer les néophytes. Son Golaud n’a pas la férocité de certains, qui le voient de la même nature profonde que les bêtes qu’il pourchasse. Sa brutalité découlera de son impatience, et celle-ci de son doute. Ce Golaud profondément humain est une admirable composition.

Entendu la saison dernière à Toulon, le Pelléas de Guillaume Andrieux nous avait ravi par l’adéquation entre les dons du chanteur et les requis du personnage. En dépit des conditions peu favorables le miracle se renouvelle et le jeune homme spontané réapparaît dans tout son lyrisme, mal-être et fougue mêlés, avec une intensité communicative. Il a pour partenaire la soprano franco-canadienne Samantha Louis-Jean dont la Mélisande nous a séduit car elle découle de ce que la première scène révèle du personnage. Moins jeune femme en fuite qu’être primitif – au sens qu’il n’écoute que ses émotions – qui a fui une domestication dorée (cf. la couronne) mais qui, l’ayant connue, ne saura pas résister au nouveau maître rencontré dans la forêt. Par suite elle ne pourra jamais se donner à lui et restera sur la réserve, voire la dissimulation, pour endurer la cohabitation. Entre visage volontairement inexpressif, regards perdus, attitude figée ou sourires esquissés, regards francs, élans du corps, le personnage est présent comme il l’est dans le chant, très sensible, mais peut-être le plus pénalisé par la puissance sonore de l’orchestre. On souhaiterait le réentendre dans de meilleures conditions.

Parole de privilégié qui peut accéder à de nombreux théâtres, nous rétorque-t-on ici. Et si l’on se réfère à la réalité environnante, force est de reconnaître qu’en dépit des inconvénients liés à un lieu inadapté, la qualité du concert l’emporte largement sur les défauts. Le public a répondu et était ravi, à en juger par sa réaction finale. Pari gagné donc pour le Festival Classica et son entreprise de diffusion populaire des chefs d’œuvre lyriques !

 

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