Seuls, tous deux

Philippe Jaroussky et Thibaut Garcia, A sa guitare - Clermont-Ferrand

Par Anne Rouhette | mer 15 Décembre 2021 | Imprimer

Rares sont les artistes lyriques français à être réellement populaires. C’est le cas de Philippe Jaroussky, capable en pleine pandémie de jouer à guichets fermés devant un public de tous âges et de proposer un spectacle aussi stimulant, et disons-le, divertissant, qu’exigeant sur un plan musical. Tels des pop stars, le contre-ténor et son complice, le guitariste Thibaut Garcia, se sont lancés dans une tournée européenne pour promouvoir leur album A sa guitare sorti il y a quelques semaines, dont ils reprennent presque tous les titres (ne manque que le « If music be the food of love » de Purcell). S’ils sont seuls sur scène, les deux artistes prennent le temps d’expliquer leurs choix et leur démarche à des spectateurs conquis par leur bonne humeur et les (discrets) jeux de scène, notamment lorsque Philippe Jaroussky esquisse quelques pas de flamenco en conclusion d’un « Anda Jaleo » endiablé.


Philippe Jaroussky et Thibaut Garcia © Yann Cabello

Conquis, le public l’est bien sûr avant tout par la qualité de l’interprétation. Si la voix de Philippe Jaroussky a donné quelques petits signes de fatigue dans la deuxième moitié (un léger voile par instants, quelques notes un peu basses dans « Au bord de l’eau »), cela n’entache en rien le plaisir ressenti à l’écoute de cette ligne impeccable, de cette diction parfaite, de ces traits si magistralement exécutés (dans Rossini en particulier), de cet engagement sans faille au service de chaque note et du texte ; ses fins de phrases comme suspendues, éthérées, dans Dowland ou Britten entre autres, sont d’une exquise mélancolie qui parcourt aussi une interprétation tendre du « Septembre » de Barbara. Le début a cappella de « Come again » séduit et donne à entendre différemment cet air si connu ; on se prend à rêver d’un enregistrement consacré à Dowland. Quant à Thibaut Garcia, cheveux courts (autre différence par rapport à l’album), il impressionne autant par sa virtuosité que par les couleurs qu’il sait donner à son instrument, dans les trois morceaux solistes (quel souffle dans la célébrissime « Cumparsita » !) comme dans les transcriptions qu’il a réalisées pour ce projet : déchirant dans le « In darkness let me dwell » de Dowland, il ornemente avec bonheur et délicatesse dans l’adorable « Caro mio ben » (Giordani) avant de se faire orchestral chez Rossini pour un extrait de Tancredi, dans un pari risqué mais entièrement réussi.

Ce ne sont que quelques exemples d’une prestation remarquable presque de bout en bout (un seul bémol, on y reviendra), avec une mention spéciale pour un « Erlkönig » époustouflant, qui au disque n’avait pourtant guère convaincu l’autrice de ces lignes. Face à une transcription aux difficultés techniques redoutables, Thibaut Garcia fait corps avec son instrument pour rendre aussi bien le galop du cheval que le ton enjôleur du roi, tandis que le contre-ténor habite chacun de ses rôles en les différenciant subtilement, tenant le public en haleine jusqu’à une fin bouleversante. Hallucinatoire, c’est l’un des grands moments du programme. Autre grand moment, la mort de Didon. Ajoutant le récitatif au lamento qui seul figure sur l’album, les deux artistes livrent une interprétation d’une saisissante intensité dramatique qui n’a rien à envier aux plus grandes versions.

On l’aura compris, Philippe Jaroussky et Thibaut Garcia ne se refusent rien dans le voyage qu’ils proposent à travers quatre siècles et deux continents. Le contre-ténor entraîne le guitariste sur « ses » terres (le répertoire baroque, la mélodie française) tandis que l’instrumentiste franco-espagnol fait découvrir au chanteur un répertoire latin dans lequel Jaroussky semble s’épanouir. D’autres morceaux plus inattendus, Mozart, Rossini, Schubert, Barbara, emportent eux aussi l’adhésion tant les deux artistes ont su se les approprier et les font partager avec une passion communicative. Seule toute petite ombre au tableau, le deuxième bis. « Calling you », rendu célèbre par Jevetta Steele dans le film Bagdad Café, est un échec : les qualités vocales de Philippe Jaroussky se retournent contre lui, et surtout contre le morceau, boursouflé par une diction opératique qui lui fait perdre toute sa charge émotionnelle. La prise de risque était cette fois-ci trop grande.

 

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