Pas très gai, n'est-ce pas ?

Pinocchio - Dijon

Par Yvan Beuvard | ven 06 Octobre 2017 | Imprimer

Après Aix-en-Provence, puis Bruxelles, avant Bordeaux, Dijon présente le dernier opéra de Philippe Boesmans, avec sa prestigieuse distribution originale. Le compositeur a apporté quelques modifications qui visent à resserrer l’action au premier acte, et ainsi faire l’économie de l’entracte. L’opéra conserve ses vingt-trois scènes, ouverture, prologue et épilogue, écourté de six minutes, correspondant à la suppression de redites, sans altérer le livret ni la musique. Manifestement, l’œuvre dérange et ne peut laisser indifférent, On est fasciné par la beauté musicale, plastique, comme par la force du propos, malgré la langue triviale, parfois franchement vulgaire, voulue par le librettiste comme par le compositeur : Un formidable opéra de la misère.  

Pinocchio n’est pas Peter Pan. Si ce dernier veut rester enfant, Pinocchio n’a de cesse de devenir humain. La route sera longue et les aventures périlleuses, émouvantes, tragiques, cruelles, souvent désespérées. Avec le livret de Joël Pommerat, qui signe aussi la mise en scène, le sourire est rare, le plus souvent l’expression est grinçante, avec des pages à l’horreur grandissante, des voleurs, des meurtriers, l’injustice, la métamorphose en âne, battu, blessé, vendu, noyé… « Pas très gai, n’est-ce pas ? » comme nous prévient le directeur de la troupe, au prologue. Certes, les figures du père comme de la fée apportent un peu de lumière et de chaleur dans cet univers sinistre, mais l’accablement domine.

Le rythme imposé par la succession des nombreuses scènes est parfaitement maîtrisé. Les tableaux s’enchaînent de façon fluide, à la faveur  de tuilages orchestraux, de la virtuosité des machinistes, des magnifiques éclairages, parcimonieux comme éblouissants, ponctuels comme diffus, des effets d’une vidéo admirable, toujours juste. La scénographie autorise tout, servie par une musique ingénieuse et efficace, qui enjambe, associe, ou impose une rupture entre chacun des tableaux. L’univers sinistre, parfois glauque, surprend, dérange avant que l’on se l’approprie. La noirceur quasi constante, avec ses dégradés et ses contrastes ménagés par des éclairages magistraux relève d’un expressionnisme à la Murnau, que la vidéo suggère. On est plongé dans un monde impitoyable, dans des eaux-fortes cruelles. L’onirisme, le fantastique, bien présents, prennent une dimension singulière. Aucune scène ne laisse indifférent.

Philippe Boesmans use avec maestria d’autant de styles d’écriture que de tableaux, et d’aventures ; c’est un patchwork surprenant. De la caricature-pastiche du menuet classique à la mélopée moyen-orientale, en passant par le cabaret, chaque musique colle à sa scène. L’oreille se familiarise vite à ces ruptures délibérées, percevant aussi l’humour fréquent, malgré la noirceur de l’ensemble. Le lyrisme est réservé à quelques moments forts, à quelques phrases, que ce soit dans la bouche des solistes ou aux instruments. Ainsi, dès la chute de l’arbre foudroyé, d’où le bois de Pinocchio sera extrait, le chant est éloquent. Les airs sont rares : la chanteuse de cabaret avec sa rengaine (« Io son dolce serena dolce ») dont on entendra l’écho à la fin, quelques mesures du second escroc (avec la parodie de l’air de Mignon), la merveilleuse intervention de la fée (colorature)… Les ensembles (duo des escrocs, trio des meurtriers…) ne correspondent pas aux canons du chant lyrique traditionnel, mais n’en sont pas moins extrêmement efficaces, y compris dans le recours aux unissons. Le passage du parlé au chanté se fait avec naturel, une sorte de sprechgesang parfois (est-il noté ?). Toujours l’intelligibilité du texte prime, avec son expression la plus naturelle, servie par des interprètes exemplaires.


 © Patrick Berger - artcompress

On se souvient ici du travail accompli par Emilio Pomarico dans la direction d’un Wozzeck d’anthologie. Ce soir, avec Klangforum, la réussite n’est pas moindre : l’orchestre est d’une redoutable précision, d’un équilibre parfait, et excelle à rendre ces climats si différents et étranges voulus par le compositeur. La synchronisation avec le plateau, c’est-à-dire, non seulement chacun des chanteurs, mais les éclairages, la vidéo, la machinerie est parfaite. C’est un constant régal. Signalons aussi les musiciens ambulants (un violoniste, un accordéoniste et un saxophoniste) dont les improvisations renforcent la liberté de ton de l’ouvrage. Comme il a été signalé plus haut, les emprunts, la parodie, les détournements sont nombreux, cet  humour confortant ainsi la complicité avec le public adulte.

L’équipe de chanteurs se révèle de très haut vol. On perçoit leur joie de retrouver cette complicité des précédentes productions, l’épanouissement en plus. Stéphane Degout, le directeur de la troupe, est un peu le Monsieur Loyal du spectacle. Il est habité par son personnage, et l’on applaudit sa prouesse. Toujours intelligible, y compris dans les passages au débit rapide, voix sonore, puissante et chaleureuse, conteur ou chanteur, son jeu force l’admiration : sollicité d’abondance, la diction et le chant n’en conservent pas moins leur éclat malgré les incessants changements de registre. La voix est longue, conduite avec art. Le père de Pinocchio, l’un des meurtriers et le maître d’école sont confiés à Vincent Le Texier dont le chant et la présence sont aussi convaincants : force et délicatesse, servis par une émission chaude. Le troisième chanteur, Yann Beuron,  magnifique ténor, prête sa voix à toute une galerie de personnages le plus souvent peu reluisants. La réussite est manifeste. Aucun des personnages féminins ne démérite. Chloé Briot campe un Pinocchio attachant. Sa taille et sa voix conviennent bien  à la marionnette versatile, avec ce qu’il faut de vivacité et d’acidité dans l’émission. La chanteuse de cabaret , qui se mue en mauvais élève, dévoyé, est la mezzo canadienne Julie Boulianne. Voix puissante et agile, colorée que l’on a  plaisir à entendre. Marie-Eve Munger, sa compatriote, est une magistrale colorature, qui a tout pour camper une fée attentionnée, délicate. A travers ses prouesses vocales, on remercie Philippe Boesmans de nous avoir ménagé ce rayon de soleil dans un univers aussi amer et sombre.

 

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