Bons baisers de Russie : un Bartoli anecdotique

Récital de Cecilia Bartoli - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | jeu 13 Novembre 2014 | Imprimer

Après le Théâtre des Champs-Elysées, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles accueillait jeudi dernier Cecilia Bartoli pour la promotion de son nouvel album « St Petersburg ». Les concerts de la diva tiennent du rendez-vous mondain autant que du rituel pour ses légions d’admirateurs et leur succès semble garanti d’avance. Celui-ci n’a pas dérogé à la règle – affluence et standing ovation ont une fois encore salué la cantatrice –, et nous aurions aimé partager ces transports. Certes, en défrichant ces terres inconnues du public, la seule comparaison à laquelle s’expose la diva, c’est elle-même et elle la soutient haut la main. Nonobstant l’un ou l’autre léger signe de fatigue, l’instrument et surtout l’art de Cecilia Bartoli demeurent éblouissants, dans la virtuosité comme dans le cantabile. Elle a su préserver l’extraordinaire flexibilité de sa voix, ses phrasés sont toujours un miracle d’invention et la ciselure de ses inflexions, ses infimes variations de couleur forcent toujours l’admiration. Cependant, même une chanteuse aussi douée ne pourra jamais transformer le plomb en or.

« Cet opéra [La forza dell’amore et dell’odio de Francesco Araia, premier opéra joué en Russie] offre des airs que deux ans auparavant un certain castrat dénommé Farinelli avait chanté en Italie ! Cela laisse deviner la qualité exceptionnelle du répertoire proposé » pouvons-nous lire dans le programme de salle. La couleuvre est trop grosse et nous reste en travers de la gorge. Non seulement Farinelli n’était pas, loin s’en faut, abonné aux chefs-d’œuvre, mais la même année (1734), il affrontait aussi le monstrueux « Cadrò, ma qual si mira » dans la Berenice d’Araia, justement, un air de fureur gravé par Cecilia Bartoli sur son album Sacrificium qui aligne jusqu’à trente mesures de coloratures inhumaines où la musique se dissout littéralement dans la performance sportive. Dans un tout autre registre, le pathétique (« Vado a morir »), Araia se montre d’une rare tiédeur. Même à la faveur du Da Capo, l’interprète ne peut transcender cette platitude et se borne à trouver le juste éclairage, les plus nobles accents. Par contre, lorsqu’elle pourrait s’enhardir (« Pastor che a notte ombrosa », Seleuco d’Araia toujours), elle semble étonnamment à court d’idées et cède la vedette aux oiseaux dans la charmille, dont le ramage paraît interminable. L’énergique aria tirée du Siroe de Raupach (« O Placido il mare ») apporte un contraste salutaire et une Bartoli joueuse, espiègle, achève de nous ragaillardir, à grands renforts d’œillades appuyées et de prouesses (trois messa di voce enchaînées avec un plaisir contagieux). Si le dépouillement déjà classique d’« Idu na smert » (Altesta de Raupach) nous fait tendre l’oreille, il n’en va pas de même pour la mignardise de Madonis et Dall’Oglio, « De’ mie figli », insérée dans un prologue à La Clemenza di Tito de Hasse : aussitôt écoutée, aussitôt oubliée.

Steffani n’était sans doute pas le génial chainon manquant entre Cavalli et Haendel auquel la publicité a tenté de nous faire croire et si, après de mémorables albums Vivaldi ou Gluck, Mission n’a pas tenu toutes ses promesses, Cecilia Bartoli faisait œuvre utile. Mais qui se souviendra, dans deux ou trois ans, de son escapade russe ? Fait remarquable, la deuxième partie du récital ne comprend qu’un air tiré du disque et s’ouvre à deux extraits de La Clemenza di Tito de Hasse ainsi qu’au « Nobil onda » de Porpora (Adelaide), cheval de bataille de la star depuis Sacrifium. On peut préférer les accents farouches d’un Max Emanuel Cencic dans le « Vò disperate a morte » du Caro Sassone, mais confié à Bartoli, « Se mai senti spirarti sul volto » devient une leçon de construction dramatique à la gradation savamment dosée. Manfredini (« Non turbar que’ vaghi rai ») souffre d’un tel voisinage, et ce n’est pas l’allegro d’une sinfonia en ré majeur qui va nous réconcilier avec Araia. Limitées à une poignée de pièces brèves et de mouvements isolés, les plages instrumentales nous laissent d’autant plus sur notre faim que les Barrochisti de Diego Fasolis affichent un allant irrésistible.

Sur cinq bis, un seul – « Razverzi pyos gortani, laya » (Altsesta), réduit à peau de chagrin et prétexte à l’ultime entrée de la tsarine en fourrure de neige – provient de St Petersburg. Cecilia Bartoli s’offre plutôt une joute farinellienne avec la trompette (« A facile vittoria » de Steffani), qui défiera aussi le hautbois dans un extrait d’Amadigi (« Desterò dell’empia dite ») enlevé à un tempo extrêmement vif, la poésie retrouvant enfin ses droits avec Vivaldi : même écourtés, « Sovvente il sole » (Andromeda liberata) et « Sol date mio dolce amore » (Orlando furioso) nous font un bien fou.

Le show, millimétré, identique – au détail près, n’en doutons pas, la musicienne ne laisse rien au hasard –  à celui donné quelques jours plus tôt à Paris, rappelle trop souvent celui de sa tournée dédiée aux castrats et consacre plus d’une fois le triomphe du divertissement sur la musique. Nous pouvons comprendre que d’autres chanteurs, en général moins talentueux, succombent pour cette raison d’ailleurs aux sirènes de l’entertainment, mais une artiste de l’envergure de Cecilia Bartoli n’a nul besoin de recourir à ces facilités pour mettre l’auditoire dans sa poche. « Rabat-joie ! Elle décoince le classique », nous rétorqueront les cools… Gageons du moins qu’après s’être amusée, notre archéologue abordera enfin aux rivages du Seicento que, depuis longtemps déjà, elle dit vouloir explorer.    

 

 

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