Toute son âme est là...

Récital Jonas Kaufmann - Peralada

Par Claire-Marie Caussin | sam 28 Juillet 2018 | Imprimer

C’est dans le parc du château de Peralada que Jonas Kaufmann a élu, pour un soir, domicile, dans un programme franco-allemand. Après de nombreux récitals consacrés aux chansons et airs d’opéra italiens, on se réjouit de retrouver le ténor dans un répertoire germanophone, d’autant plus après son triomphe dans Parsifal et La Walkyrie, il y a seulement quelques jours, à Munich.

Le concert s’ouvre sur une première partie consacrée à la musique française avec la Bacchanale de Samson et Dalila. On regrette des tempos bien lents (qui se confirmeront par la suite), mais ils ont le mérite de faire entendre la clarté des pupitres. Les cordes – violons et violoncelles en tête – sont exemplaires, le son est lumineux, et Jochen Rieder tire de l’orchestre du Teatro Real un son idéal pour ce répertoire.

Jonas Kaufmann entre alors en scène pour un « Ah lève-toi soleil » qui, depuis son enregistrement dans l’album L’Opéra, a gagné sur le plan de la diction. Les voyelles sont globalement plus claires, bien que certaines restent encore un peu en arrière et sans éclat ; mais les voyelles ouvertes ont sans conteste gagné en projection. On attend probablement de Roméo une voix plus lumineuse et plus légère ; on regrette également des fins de son parfois dures. Mais le ténor fait preuve d’une maîtrise du souffle et d’un engagement dramatique de premier ordre, couronnés par une note finale attaquée pianissimo, puis crescendo-decrescendo, d’une efficacité redoutable. Son Don José bénéficie des mêmes qualités, avec une belle musicalité et un grand contrôle de l’instrument. Quant au « Rachel, quand du Seigneur », sa reprise mezza di voce est simplement renversante.

La première partie du concert est rendue éminemment dramatique à la fois par le timbre sombre du chanteur et une forme de solennité dans la diction : « La Fleur que tu m’avais jetée » y est moins un chant d’amour qu’un cri de désespoir, alors que Roméo semble supplier en vain le soleil de paraître. Le célèbre « O souverain, ô juge, ô père », où la voix gagne étonnamment en clarté, achève de nous en convaincre. On apprécie un magnifique vibrato, libre et régulier, tandis que l’orchestre déploie un tapis sonore plein de couleurs et de contrastes.

Le répertoire français n’est certes pas celui dans lequel on apprécie le plus Jonas Kaufmann, notamment à cause d’une prononciation pas encore idéale, et d’un chant appliqué et rigoureux presque avec excès, aux dépens du naturel. Mais il fait preuve d’une exemplarité technique et musicale qu’il faut bien lui reconnaître.

La section allemande du récital, entièrement consacrée à Wagner, s’ouvre sur l’inénarrable « Chevauchée des Walkyries », malheureusement rendue assez illisible par l’orchestre. Les cuivres pressent alors que les cordes traînent, et on en perd tout souffle épique. L’ouverture des Maîtres chanteurs sera tristement scolaire et le prélude de Lohengrin bien peu sacré : l’orchestre n’est donc décidément pas à son aise dans ce répertoire.

C’est dommage car Jonas Kaufmann y apparaît transfiguré. Dès les premières notes de Siegmund (« Ein Schwert verhiess mir der Vater ») on entend un timbre éclatant et une projection idéale. Ses « Wälse » sont interminables et tonitruants : point d’orgue outrancier peut-être, mais nul doute que Wotan en a été ébranlé jusqu’au sommet du Walhalla.

S’ensuit un Walther d’une pureté et d’un lyrisme rares. Le souffle et la ligne sont sans fin, et la voix d’une homogénéité parfaite. Le ténor se révèle enfin un Lohengrin bouleversant de simplicité. Toute la première section, chantée entièrement piano, est d’un naturel déconcertant. Il nous livre un moment suspendu où il apparaît pleinement habité par son personnage et par cette musique. Son chant est, chez Wagner, d’une sobriété étonnante et débarrassé des artifices dont il ornait le répertoire français. C’est dans le répertoire allemand que le chanteur se révèle pleinement : on y atteint l’essence et l’être.

Un « Träume » extrait des Wesendonck Lieder, le « Winterstürme wichen dem Wonnemond » de Siegmund puis « Pourquoi me réveiller » s’invitent en bis. Trois airs, mais toujours cette authenticité ; aucun doute, toute son âme est là !

 

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