Froid et impressionnant comme la mort

Requiem de Verdi - Strasbourg

Par Catherine Jordy | lun 12 Septembre 2022 | Imprimer

Pour son concert d’ouverture de saison, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a mis les petits plats dans les grands, avec au programme une version de luxe du Requiem de Verdi menée tambour battant et à toute allure par son nouveau directeur musical et artistique. Porté par un quatuor de choix pour les voix secondé par deux formations, celle des chœurs de l’Opéra national du Rhin renforcés par ceux du Philharmonique de Brno, l’orchestre en grand effectif a déployé des trésors d’inventions sonores, pour une soirée mémorable et grandiose. Pourtant, un petit grain de sable a bien failli gripper cette belle mécanique : en effet, testée positive au Covid, la soprano Krassimira Stoyanova a dû être remplacée au pied levé par Serena Farnocchia qui a sans peine intégré la vaste formation dans une démonstration commune de savoir-faire remarquable, devant une salle comble.

La salle du Palais de la Musique et des Congrès ne résonne jamais mieux que lorsqu’elle est pleine à craquer et c’est ici le cas, tant au niveau du public que des quelque deux cents interprètes. Le jeune chef Aziz Shokhakimov, à la tête de l’orchestre depuis tout juste un an, est ainsi le pivot d’un dispositif où tous les regards sont tournés vers sa baguette, dans l’expectative de découvrir ses choix d’interprétation. Alors, ce Requiem, plutôt « opéra en habit ecclésiastique » ou composition sacrée dramatique ? Interrogé, le chef ouzbek avait dans un entretien décrypté son programme : trouver un bon équilibre entre le chœur et l’orchestre, pour une synthèse de « musique religieuse, sacrée et théâtrale ». Force est de reconnaître que le résultat est impressionnant : les pupitres sont merveilleusement mis en valeur en alternance et permettent une écoute inédite et tout en intensité du chef-d’œuvre, en splendides couleurs automnales au nuancier riche et contrasté. Les tempi sont le plus souvent extrêmement rapides et l’œuvre est expédiée en un peu moins d’une heure trente, mais l’on ne peut que s’émerveiller devant tant de précision et d’harmonie. Le chef est parvenu à faire fusionner musiciens et chanteurs parfaitement à l’unisson et en équilibre constant, tant dans les pianissimi que les explosions sonores à réveiller les morts. Les trompettes disposées à mi-hauteur de part et d’autre du public dans le Tuba mirum ont produit leur petit effet de spatialisation sonore en infernal écho. Enfin, petit effet est un doux euphémisme : c’est dans une scène digne du Jugement dernier de Michel-Ange qu’on s’est retrouvés plongés, pour une déferlante sonore spectrale à faire se dresser les cheveux sur la tête.

Tant les Chœurs de l’Opéra national du Rhin que le Chœur Philharmonique de Brno se montrent proches de la perfection. Ils accompagnent merveilleusement les quatre solistes qui, eux aussi, forment un bel accord, en particulier les voix féminines, idéalement appariées. Serena Farnocchia, très à l’aise dans les aigus, déploie par ailleurs sans peine des trésors d’expressivité. Mais c’est sans doute la beauté du chant de Jamie Barton qu’on retiendra ce soir ; il faut dire que Verdi a particulièrement mis en valeur la partie de la mezzo-soprano dans cette œuvre. L’Américaine se montre souveraine, voire éblouissante, tant dans les murmures aux effets de moire que dans les aigus autoritaires et puissants. Le ténor Benjamin Berheim est doté d’un timbre magnifique dont il tire des effets d’autant plus poignants que la justesse et la précision de son art nous font frissonner d’aise. Tout en intériorité grave et solennelle, la basse Ain Anger déploie une infinie tendresse et une humanité réconfortante dans ce drame plus grand que nature. Ses « Mors » et surtout ses « requiem aeternam » résonnent encore, entre stupeur, tremblements et douce résilience.

Tout cela confine à l’excellence absolue et pourtant, il manque un tout petit quelque chose : l’émotion directe et immédiate des larmes qu’on ne peut retenir et qui pourtant, ce soir, n’arrivent pas. En principe, il est extrêmement difficile de maîtriser ses glandes lacrymales, voire de résister aux sanglots qui nous assaillent à l’arrivée du Lacrymosa. Sans doute est-ce le tempo très rapide qui empêche les pleurs de jaillir ou plutôt la très grande qualité de l’ensemble qui élève l’émotion à un niveau plus intellectualisé, d’autant que ce que l’on a entendu précédemment nous a terrifié et placé devant nos fins dernières, avec une évidence sans équivoque, froide comme la mort. Mais ne faisons pas la fine bouche, des œuvres de ce niveau-là, on ne peut que les admirer sincèrement et y revenir pour les apprécier différemment à chaque nouvelle écoute. Cela tombe bien, le concert a été enregistré et on va pouvoir l’entendre à loisir sur Medici.tv durant trois mois en streaming. Par ailleurs, il sera diffusé le 2 octobre à 20h sur Radio classique.

 

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