Encore un qui sait tout faire

Reynaldo Hahn, Mélodies

Par Laurent Bury | dim 22 Septembre 2019 | Imprimer

En voyant il y a peu son Thésée courroucé ou accablé dans la Phèdre de Lemoyne, on se surprenait à se demander comment Tassis Christoyannis pouvait contenir la fougue dont il peut faire preuve à l’opéra (même en concert) pour la ramener aux dimensions forcément plus exiguës du récital de mélodies françaises. Le concert donné dans le cadre du cycle Reynaldo Hahn du Palazzetto Bru Zane vient nous donner la réponse, réponse que prolongera vers la fin du mois prochain la quasi-intégrale des mélodies de Hahn, à paraître dans un coffret de quatre CD.

D’abord, il convient de rectifier ce qui a été dit plus haut : même s’il arrivait souvent à Reynaldo Hahn d’interpréter lui-même ses compositions tout en s’accompagnant au piano, rien n’empêche d’y mettre plus de voix qu’il n’en avait lui-même pour enregistrer ses œuvres. Ces pages n’exigent évidemment pas un format wagnérien, mais de là à n’y voir que de petites choses à susurrer dans les salons, il y a une marge. L’accompagnement pianistique est parfois suffisamment dense pour qu’il faille du coffre afin de se faire entendre. Et ce qui est vrai sur le plan vocal vaut aussi en ce qui concerne l’investissement dramatique qu’appellent certaines mélodies : ce sont des sentiments forts qui s’y expriment, et il convient de les traduire avec vigueur, sans minauder.

En une heure et vingt-cinq titres, le baryton et son pianiste, le fidèle Jeff Cohen, compagnon de tous les disques de mélodies du PBZ (sauf le tout premier, consacré à Félicien David), nous offrent un échantillon représentatif de toute la carrière de Hahn mélodiste, depuis les Chansons grises composées entre 1887 et 1890 jusqu’aux Cinq petites chansons sur des poèmes de Stevenson, parues en 1916. Tous les styles y sont représentés : le pastiche historique, le romantisme à la Duparc, l’exotisme hispanique (le rythme de tango habanera de « Sous l’oranger », aux harmonies sinueuses) ou italien (Venezia)… Trois langues également, puisqu’au français s’adjoignent l’anglais et le dialecte vénitien. La diversité du programme suffirait à éviter l’écueil de la monotonie, mais la réussite des deux artistes donne à plusieurs reprises l’impression que ces poèmes ont dû attendre d’être ainsi mis en musique pour révéler tout leur potentiel, comme le bouleversant « Aimons-nous ! » sur un texte de Théodore de Banville.


Jeff Cohen, Tassis Christoyannis © Palazzetto Bru Zane

Il est agréable d’entendre un timbre grave s’approprier ces mélodies qu’on a souvent pu croire réservées aux voix féminines ou assimilées : si beaucoup de gens ont aujourd’hui dans l’oreille l’interprétation d’ « A Chloris » par Philippe Jaroussky, cela ne doit pas empêcher de tout autres incarnations. Et avec Tassis Christoyannis, il s’agit bien d’incarner, de vivre chaque poème dans son corps. Bien des mélodies de ce récital deviennent de véritables saynètes, jouées autant que chantées, mais sans aucun excès. Même s’il surprend de prime abord, le recours au falsetto est parfaitement maîtrisé et justifié, notamment dans les premières mesures de « Chanson d’automne ».

La sobriété est de rigueur pour les pages graves ou mélancoliques, mais il n’en va pas toujours de même. Le Timbre d’argent de Saint-Saëns à l’Opéra Comique avait montré que le baryton grec était tout à fait capable de bouffonnerie : cette fois, cette vis comica se confirme, avec des mimiques qu’on croirait empruntées à Fernandel pour « Che pecà ! », et un don parodique évident qui éclate dans « Fêtes galantes » données en deuxième bis, après « Si mes vers avaient des ailes », premier bis porté par un naturel confondant.

Et dire qu’il faut encore un mois avant d’avoir le coffret…

 

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