Train-train n'est pas new-yorkais

Rigoletto - New York

Par Christophe Rizoud | sam 22 Avril 2017 | Imprimer

Autre continent, autres mœurs. La mise en scène de Rigoletto par Michael Mayer jugée subversive à New York ferait pschitt en Europe. Mantoue non plus duc mais rock star ; Rigoletto, pauvre type au chômage (du moins le suppose-t-on car on n'a jamais vu un bouffon professionnel employé par une vedette de la chanson ?) ; Gilda, pensionnaire privée de socquettes blanches, étonnamment – volontairement ? – quelconque ; tous projetés dans un décor psychédélique de néons tape-à-l'œil. Faites vos jeux, rien ne va plus ! Transposer l'opéra de Verdi à Las Vegas ne suffit pas à décrocher le jackpot .

Cette lecture fluorescente a-t-elle été accompagnée lors de sa création d'une réflexion dramatique qu'une direction d'acteurs réglée au cordeau aurait rendue évidente ? On l'espère... Toujours est-il que reprise une nouvelle fois sur la scène du Metropolitan Opera, il ne reste rien d'une quelconque approche intellectuelle et scénique

Livré donc à lui-même, Joseph Calleja serait un Mantoue empoté si le chant ne venait contredire ce que l'attitude a de raide et de convenu. La maturité a affermi la puissance de la voix, l'expérience en a conforté la largeur sans altérer l'unité des registres. La souplesse intacte autorise des cadences en forme d'arabesque, dessinée d'un trait habile. Subsiste aussi le léger grelot dont le ténor maltais a fait sa marque de fabrique. Ce signe distinctif, immédiatement identifiable, représente un atout non négligeable dans un monde lyrique où les chanteurs, d'une scène à l'autre, semblent interchangeables. Last but not least, la maîtrise de la demi-teinte : cette faculté appréciable et pas si fréquente d'émettre le son mezza voce avec délicatesse, comme un secret confié au creux de l'oreille. D'où la question souvent posée : pourquoi Joseph Calleja est-il si rare en France et à Paris, aujourd'hui ?


© Karen Almond

Tel n'est pas le cas d'Olga Peretyatko, qui chantait Gilda à la Bastille pas plus tard que la saison dernière. Si l'interprétation, habitée, demeure belcantiste, avec notamment un « Caro nome » ponctué de trilles, la fraîcheur de la voix comparée aux représentations parisiennes paraît renouvelée. A l'exception du contre mi bémol de la « vendetta » prudemment évité, la soprano russe risque tout et rafle la mise, jusqu'à une mort en apesanteur, angélique car suspendue sur le souffle et couronnée d'une messa di voce infinie.

C'est que nous sommes à New York, et même repris une nième fois, alors qu'en début d'après-midi Eugène Onéguine retransmis live sur tous les écrans du monde créait l'événement, la soirée ne saurait sombrer dans le train-train. Ainsi, Pier Giorgio Morandi dirige un orchestre et des chœurs superlatifs d'une baguette jupitérienne, quitte à semer à plusieurs reprises la confusion dans les ensembles. Ainsi, Stefan Kocan, Prince Gremine remarquable dans l'opéra de Tchaïkovski quelques heures auparavant, continue de marquer des points en prolongeant d'une dizaine de secondes le fa grave de Sparafucile à la fin du duo avec Rigoletto. Ainsi, Maddalena a été confié à rien moins que Nancy Fabiola Herrera, bien que la partition se limite à la portion congrue et que le rôle demeure ingrat, même interprété par une mezzo-soprano en vue. Ainsi, Zeljko Lucic réussit à nous tirer de la torpeur dans laquelle son chant émoussé, ajouté aux méfaits du jetlag, nous avait plongé. Non que le baryton ait finalement trouvé un semblant de mordant. L'acrimonie, cette rage écumante et haletante qui fait Rigoletto « chien lancé au lion mourant » puis instrument d'une justice vengeresse n'appartient pas à son vocabulaire. Mais, adagio, dans les passages attendris, la voix devenue violoncelle par le seul pouvoir du legato est de celles qui touchent au cœur.

 

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