Des chanteurs et un chef inspirés

Rigoletto - Paris (Bastille)

Par Christian Peter | sam 27 Mai 2017 | Imprimer

C’est avec une distribution entièrement renouvelée que Rigoletto fait son retour sur la scène de l’Opéra Bastille dans la production signée Claus Guth qui n’avait pas fait l’unanimité lors de sa création in loco en avril 2016. Le metteur en scène allemand, rappelons-le, avait choisi de présenter le drame comme un flash-back obsédant qui vient tourmenter Rigoletto devenu, après la mort de sa fille, une sorte de SDF incarné par un comédien vêtu de haillons qui, au lever du rideau, traîne un carton dans lequel il conserve des souvenirs, son habit de bouffon, la robe ensanglantée de Gilda... C’est donc à l’intérieur de ce carton, dont la réplique à grande échelle constitue le décor unique, que va se dérouler le drame au cours duquel le clochard sera le témoin impuissant des mésaventures de son double chanteur qui finira par prendre son apparence à la fin de l’ouvrage. Le bal du premier acte est une soirée costumée où les personnages sont vêtus à la mode du seizième siècle, le reste du temps ils arborent des costumes contemporains. Au cours de la représentation nous voyons des figurantes représenter Gilda enfant et adolescente, Maddalena vêtue en maîtresse SM, le duc sniffant de la coke avant de voir apparaître des danseuses de cabaret à demi-nues sous leurs plumes pendant « La Donna è mobile » etc... En dépit des apparences le spectacle possède une certaine cohérence et le jeu des acteurs est tout à fait convaincant. Le décor en revanche, pour signifiant qu’il soit, n’en demeure pas moins esthétiquement discutable.

La distribution est dominée par les voix masculines : on remarque dans les rôles secondaires les excellents Julien Dran et Christophe Gay respectivement Borsa et Marullo. Robert Pomakov qui possède une voix solide dans le medium, campe un Monterone émouvant, le timbre caverneux de Kwangchul Youn lui permet d’être un Sparafucile inquiétant en dépit d’un registre grave confidentiel. Željko Lučić a promené son Rigoletto sur de nombreuses scènes internationales, notamment le Metropolitan Opera où sa prestation en 2013 a fait l’objet d’une retransmission dans les cinémas et d’une parution en DVD. Il incarne avec subtilité les différentes facettes de la personnalité du bouffon dont il fait un anti-héros pitoyable, une sorte de jouet du destin qui n’a aucune prise sur les événements dont il est la victime. Le timbre est clair, la voix bien projetée est capable de subtiles nuances notamment dans les duos avec Gilda. le medium d’une ampleur appréciable lui confère l’autorité nécessaire dans un « Cortigiani, vil razza » saisissant. En revanche le registre aigu a paru limité, le baryton transpose d’une tierce certaines notes périlleuses comme le mi à la fin de « Pari siamo ». Enfin, sa diction est impeccable. Vittorio Grigolo propose un Duc de Mantoue plus intéressant que les deux ténors qui l’ont précédé dans cette production. Le rôle lui va comme un gant, tant sur le plan scénique où son physique de latin lover et son aisance sur le plateau font mouche, que sur le plan vocal grâce à son timbre solaire dont la séduction est immédiate. Le ténor italien possède en outre une dynamique vocale qui lui permet de nuancer sa ligne de chant, tout au plus pourrait-on lui reprocher de finir certaines phrases dans un murmure, un tic qui se révèle parfois agaçant.


© Charles Duprat / OnP

Moins spectaculaire est la distribution féminine : Marie Gautrot est une Giovanna discrète et efficace, Elena Maximova possède un timbre cuivré et d’indéniables qualités de comédienne pourtant sa Maddalena étonnante scéniquement manque par trop de relief. Le trac y est sans doute pour quelque chose, toutes deux faisaient leurs débuts à l’Opéra de Paris. On attendait beaucoup de la Gilda de  Nadine Sierra qui avait été une délicieuse Zerlina en septembre 2015 puis une étonnante Flavia dans Eliogabalo en début de saison à Garnier. Certes le timbre est charnu et le suraigu, d’une pureté et d’une luminosité du plus bel effet, est émis avec facilité mais la soprano ne peut éviter, surtout en début de soirée, quelques sonorités acides dans le haut de la tessiture. La technique en revanche est impeccable comme en témoignent le trille parfait à la fin de « Caro nome ». Scéniquement, la soprano américaine qui possède la jeunesse et la fraîcheur de son personnage, est tout à fait crédible.

Agé d’à peine 34 ans, Daniele Rustioni qui vient d’être nommé chef principal de l’Opéra national de Lyon à compter de la saison prochaine, dirige avec fougue et enthousiasme cette partition dont il souligne les contrastes et exalte les clairs-obscurs. D’aucuns pourraient trouver sa battue trop brutale dans les passages dramatiques mais le résultat est spectaculaire, par exemple dans « Cortigiani ! », et d’une redoutable efficacité. Au rideau final le public lui réserve une ovation bien méritée.

 

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