Giuseppe, Daniel, Ludovic et les autres...

Rigoletto - Toulouse

Par Maurice Salles | mar 17 Novembre 2015 | Imprimer

Ovations et applaudissements rythmés interminables, jusqu’à lasser apparemment certains de ceux qui les recevaient, et même demande de bis : le cérémonial des saluts a été marqué du sceau du triomphe, pour cette première représentation de Rigoletto au Capitole dans une production maison de 1992 dont Nicolas Joel signe la mise en scène. Le temps n’a pas eu de prise sur une conception étroitement fidèle au livret. Seule la monumentalité des décors nous parle d’une prospérité financière qui autorisait alors, aussi, la diversité et la richesse des tissus pour l’ensemble des costumes. Théâtralement, on pourrait souhaiter que les scènes de groupe soient plus animées, moins composées comme des tableaux, mais c’est l’esthétique de Nicolas Joel, qui réaffirme son credo dans le programme de salle. Quant aux solistes, la direction d’acteurs n’a pas réussi à les émanciper tous de la fixation sur la fosse. Néanmoins la probité oblige à dire que ce retour à la tradition a satisfait indubitablement le public. Mais d’autres facteurs ont allumé l’enthousiasme.

L’un d’eux, évidemment est le retour in loco de Ludovic Tézier, enfant chéri du public depuis un Schaunard somptueux il y aura bientôt dix-huit ans. Pour sa douzième apparition sur cette scène, il reprend le rôle des rôles pour un baryton, qu’il  avait déjà abordé à Besançon en avril 2011. Ce 17 novembre, est-ce le trac ou un reste de rhinite qui altère imperceptiblement la plénitude vocale ou encombre fugacement l’émission durant le premier acte ? Quoi qu’il en soit, après le premier entracte ces menus problèmes seront résolus, et nous nous baignerons dans la rondeur du son, emportés par l’amplitude de l’extension vocale. Admirable est l’adéquation entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, l’expressivité du chant et celle du jeu se conjuguant dans une justesse sensible et émouvante, aussi éloignée de la froideur, parfois reprochée à Ludovic Tézier, que des débordements véristes racoleurs. L'attitude paternelle est justement empreinte des sentiments contradictoires qui font la densité du personnage.


Nino Machaidze (Gilda) et Ludovic Tézier (Rigoletto) © Patrice Nin

Gilda, qui a dû avant Emma Bovary apprendre l’amour dans les livres et en mourra, trouve en Nino Machaidze une incarnation fort satisfaisante. Si la virtuosité des trilles et autres volées de vocalises n’est pas renversante, le timbre assez corsé tient plus du soprano lyrique que du sopranino léger, et l’extension vocale est suffisante pour une interprétation qui, sans prétendre à la philologie, a émondé en partie les extrapolations suraigües. Par ailleurs gracieuse et désinvolte elle semble tout à son aise dans le rôle qu’elle a déjà chanté à Hambourg et à Paris. On aurait aimé en dire autant de Saïmir Pirgu, ténor que nous connaissions dans Rossini et dans Mozart et dont l’émission nous semblait très saine. Le rôle du Duc de Mantoue exige-t-il de lui des efforts particuliers de composition, où l’écriture le pousse-t-elle dans ses retranchements ? Il lâche rarement la fosse du regard, au détriment du jeu d’acteur, et déconcerte par des maniérismes vocaux nouveaux et des aigus émis tantôt en force tantôt en voix mixte virant au falsetto fort peu agréables à entendre. Cela donne pour nous à son interprétation quelque chose d’inabouti mais cela ne gêne pas grand monde car il est acclamé. Fêtés aussi, à juste titre, un Sparafucile et une Maddalena qui ne forcent pas le trait. Ni Sergey Artamonov ni Maria Kataeva ne cherchent à grossir ou à obscurcir leur voix, et elle se montre de surcroît fort bonne comédienne. Tous les autres, Monterone, Ceprano, Marullo, le page, le chœur, sont impeccables.

Mais en eût-il été ainsi sans la vigilance inflexible du lion dans la fosse, Daniel Oren ? En 2012 son Trovatore  nous avait rendu les couleurs de Verdi. Avec ce Rigoletto il nous rend son âme. A la tête d’un orchestre qui lui répond si à propos que leur conjonction se noue comme une étreinte, il imprime à l’œuvre une dynamique – ou vaut-il mieux dire : il exprime la dynamique de l’œuvre ? – dont la cohérence infaillible se confirmera mais dont l’évidence captive, enchaîne à chaque instant. Seule une brève accélération, mettant à l’épreuve l’intelligibilité des échanges entre le duc et les courtisans, semblera l’échappée turbulente du tempérament personnel du chef. Pour tout le reste, c’est une joie brûlante, mesure après mesure, de recevoir la musique liée à cette maîtrise absolue de la partition, dans ses couleurs, dans ses accents, dans ces soupirs, dans ces silences. Comment ne pas, dans les ovations, réunir le génie créateur de Giuseppe et Daniel, qui le sert si bien ?

Pensée d’autant plus fondée qu’en regardant les artistes réunis pour les saluts l’idée s’impose d’elle-même : ce patchwork d'êtres humains d’identités, de nationalités, de croyances, réuni pour célébrer un artiste universel, quel plus beau symbole d’espoir face à la barbarie ? Il allait dans le même sens que La Marseillaise  en début de soirée, après la réunion de milliers de personnes sur l’agora toulousaine. Giuseppe, Daniel, Ludovic et les autres  nous aident déjà à survivre à l’horreur.