Rihm n'est pas Messiaen

Rihm : Jakob Lenz (Athénée) - Paris (Athénée)

Par Alexandre Jamar | ven 15 Mars 2019 | Imprimer

Quelques semaines seulement après la clôture d’un festival Présences qui lui était consacré, la musique de Wolfgang Rihm revient à Paris, s’invitant cette fois au théâtre de l’Athénée pour l’anniversaire du Balcon. Pendant dix ans, l’ensemble fondé par Maxime Pascal s’est efforcé de présenter au public parisien des œuvres rares ou exigeantes du répertoire contemporain : Lohengrin de Sciarrino, Le Balcon de Eötvös, ou encore un monumental Licht de Stockhausen, dont les représentations s’échelonnent jusqu’en 2024. A cette armada de grandes pages lyriques contemporaines s’ajoutait ce soir-là le fameux Jakob Lenz de Rihm. Composé à l’aube de la carrière du compositeur, cet opéra de chambre sera le premier à asseoir la renommée internationale de Rihm, comme le montrent les nombreuses reprises de l’œuvre depuis sa création.


© Le Balcon

Au cours d’une heure quinze de musique, le compositeur allemand déroule une musique post-expressionniste d’une diversité stupéfiante. Pour mieux suivre le héros éponyme dans sa folie destructrice, Rihm n’hésite pas à se faire l’écho de stéréotypes musicaux du passé (fantômes de valses, de passacailles ou de chorals luthériens). En résulte un diamant noir musical, éclatant et effrayant, qui doit tout autant à un Wozzeck qu’à un Turn of the Screw.

Du maître Berg, Rihm retient surtout une écriture vocale escarpée, proche de la parole (quand le texte n’est pas tout simplement récité), qui ne s’interdit cependant ni lyrisme, ni vocalises. Vincent Vanthygem prend son rôle à bras le corps, luttant contre les registres extrêmes que le compositeur confia au poète torturé (le baryton monte jusqu’au contre-ut, voire même au contre-sol en fausset). On sent ainsi quelques difficultés dès la tierce aigüe, difficultés facilement excusables considérant le marathon vocal que représente ce rôle qui ne se tait presque jamais. C’est plutôt du côté de l’incarnation scénique que l’on s’avoue un peu frustré. Victime d’une direction d’acteurs bâclée, le baryton ne fait que chanter face au public, sans réelle intention perceptible, et il faut attendre le duo avec Kaufmann pour voir le personnage s’animer.
La basse noble de Damien Pass s’en sort déjà nettement mieux, alliant un timbre rond et homogène à une incarnation du prêtre Oberlin réconfortante et digne. Le Kaufmann mielleux et empoisonné de Michael Smallwood est lui aussi une plus grande réussite scénique, même si la voix du ténor nous paraît un peu nasillarde, dans un rôle qui ne se prive pas non plus des registres extrêmes.
Le petit ensemble vocal constitué de six chanteurs solistes complète fort bien la distribution, même si son traitement scénique laisse lui aussi à désirer.

Côté instrumental, le bilan est bien plus satisfaisant : toujours aussi investi musicalement, Maxime Pascal allie à sa gestuelle précise une dose de fébrilité, qui sied tout à fait à l’écriture instrumentale de Rihm. Le Balcon et ses quelques invités lui font confiance, et obéissent au doigt et à l’œil.

Le Balcon n’en est pas à sa première collaboration avec le vidéaste Nieto. On se souvient encore d’une magnifique version semi-scénique du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, où la vidéo venait sublimer l’univers musical du compositeur ornithologue. Aussi, il est d’autant plus malheureux de constater que la même esthétique ne colle plus du tout à Rihm. La profusion de références, de symboles et d’ambiances correspondait bien au mysticisme de Messiaen, mais elle s’avère inefficace pour illustrer la folie noire de notre héros. Tout le discours se perd dans un amas de détails et de références cachées, dont on ne retient pas grand-chose, si ce n’est un cachalot rose qui interroge encore… Certainement meilleur vidéaste que scénographe, Nieto semble aussi avoir fait l’impasse sur la direction d’acteurs, réduite à son strict minimum : Lenz chante face au public, Kaufmann aussi, les enfants aussi, le chœur aussi, et tant pis si nous ne sommes pas d’accord.

Gageons qu’une meilleure appréhension des possibilités de l’espace scénique aurait rendu pleinement justice à l’investissement vocal et instrumental déployés pour servir la schizophrénie aussi magnifique qu’effrayante de Jakob Lenz.

 

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