Manoir hanté, interprétation habitée

Rodelinda - Lyon

Par Fabrice Malkani | sam 15 Décembre 2018 | Imprimer

Spectacle magnifique à tous égards, cette production de Rodelinda, donnée déjà dans la mise en scène de Claus Guth au Teatro Real de Madrid en 2017, a suscité samedi soir à Lyon un légitime enthousiasme. Pour cette poignante histoire inspirée d’un épisode historique dont Corneille avait fait une pièce peu connue, Pertharite, Haendel a composé une musique et des airs d’une grande diversité qui rend justice à la finesse psychologique de l’argument.

La mort annoncée de Bertarido (Pertharite), roi des Lombards, donne à son rival Grimoaldo l’espoir épouser sa veuve Rodelinda, qui ne cède à la perspective de cette union que sous la menace, brandie par Garibaldo, lui-même au service de Grimoaldo après avoir trahi Bertarido, de tuer son fils Flavio. Mais Eduige, sœur de Bertarido, veut épouser Grimoaldo, tout étant courtisée par Garibaldo qui, en réalité, n’aspire qu’au pouvoir. Or Bertarido n’est pas mort : caché, il voit son épouse pleurer sur son tombeau, puis céder apparemment aux instances de Grimoaldo. Unulfo, seigneur secrètement fidèle à Bertarido et conseiller de Grimoaldo, permet les retrouvailles des époux qui sont surpris par Grimoaldo, lequel fait jeter Bertarido en prison, tandis que Rodelinda tente de nier sa véritable identité. Délivré par Unulfo, Bertarido découvre Garibaldo s’apprêtant à assassiner Grimoaldo. Il tue le félon et remet son arme à Grimoaldo qui lui restitue son trône, sa femme et son fils tandis que lui-même choisit d’épouser Eduige.

Dans un décor (Christian Schmidt) d’une grande sobriété, toile de fond formant un ciel noir sur lequel se lèvent les étoiles, maison blanche aux allures de manoir dont nous voyons les deux niveaux et, alternativement, les divers côtés, avec escaliers et terrasses à colonnades grâce à un plateau tournant rapidement et sans bruit, Claus Guth fait évoluer les personnages dans une mobilité permanente – y compris pendant la plupart des airs – qui épouse habilement mais sans le redoubler le mouvement constant de la musique. Lumières (Joachim Klein) et projections vidéo (Andi Müller) se chargent de transformer les lieux pour les scènes d’extérieur, bois de cyprès où se trouve le cénotaphe de Bertarido, « endroit délicieux » où ce dernier mêle sa plainte au murmure des ruisseaux, jardin royal. Dans les pièces que révèle la façade en tournant, nous pouvons suivre l’action dans la pièce principale du rez-de-chaussée, à l’étage dans la chambre de Rodelinda, voir les personnages, élégamment vêtus dans un style évoquant le XIXe siècle (costumes, capes et hauts-de-forme, robes à bustier), sur les marches, les paliers et les terrasses. Du rôle muet de Flavio, fils de Rodelinda et de Bertarido, Claus Guth a fait l’un des personnages principaux de l’histoire : présent du début à la fin, il assiste à tous les échanges et à toutes les brutalités. La charge émotive qui pèse sur lui revêt l’apparence d’images qu’il dessine et qui sont projetées par-dessus le décor, avant de prendre corps et d’investir l’espace de la maison sous la forme de personnages aux masques monstrueux, contre lesquels le petit garçon se bat.

La soprano espagnole Sabina Puértolas, qui avait déjà interprété le rôle à Madrid en alternance avec Lucie Crowe, est une éblouissante Rodelinda, fascinante par la clarté de son timbre, sa longueur de souffle, la maîtrise des nuances et l’exemplarité de la diction. Actrice consommée, elle convainc tout autant dans la fureur qui l’oppose à Grimoaldo que dans la déploration « Ombre, piante, urne funeste », dans la scène où elle exige de Grimoaldo qu’il tue son fils Flavio s’il veut qu’elle l’épouse – ruse suprême, comme le suggère Unulfo – dont Claus Guth fait une extraordinaire scène de folie (réelle ou simulée, comique en tout cas), ou encore dans le duo « Io t’abbraccio » avec Bertarido, l’un des sommets de l’œuvre – chant en suspens que souligne le vide entre les deux balcons sur lesquels se tiennent les deux époux –, et dans le désespoir qui la saisit lorsqu’elle croit voir la preuve de la mort de son époux (« Se’l moi duol non è si forte »), avec de merveilleux pianissimi.

Sur le plan dramatique comme sur le plan vocal, elle trouve en Avery Amereau, élégante Eduige, une digne adversaire qui bientôt deviendra son alliée. Chorégraphié comme une lutte, l’affrontement entre la dame blanche et la dame noire – entre celle que Grimoaldo veut épouser et celle qui veut épouser Grimoald – donne lieu à des prises et à des passes, avec robes tournoyantes et jeux d’éventails, tandis que la mezzo-soprano Avery Amereau, aux graves affirmés et très sonores, laisse éclater une fureur particulièrement expressive (air « De’ miei scherni »).

Grimoaldo de belle prestance, le ténor polonais Krystian Adam s’impose d’emblée par la séduction d’un chant qui semble démentir son statut de tyran – chez lui également, la justesse du jeu dramatique appuie constamment la qualité de la voix, la beauté du timbre, la finesse des inflexions. Le contre-ténor anglais Lawrence Zazzo, qui avait interprété Unolfo à Madrid, est ici Bertarido, à qui il prête une voix puissante et subtile. Si le premier air (« Dove sei, amato bene ? ») est, en ce soir de première, légèrement en deçà des attentes que l’on nourrissait, le chanteur affirme ensuite son talent dans les autres airs, notamment avec « Con rauco mormorio » et les réponses des flûtes, dans le moment culminant du duo déjà évoqué « Io t’abbraccio », dans les récitatifs et dans le duo final. Si Christopher Ainslie, autre contre-ténor anglais, reprend avec bonheur le rôle d’Unulfo qu’il avait chanté (en alternance avec Lawrence Zazzo) à Madrid, c’est le baryton Jean-Sébastien Bou qui interprète Garibaldo, le méchant, dans un rôle de composition tout à fait réussi. Là encore, il faut souligner l’intelligence de cette mise en scène qui fait de ces deux personnages des émanations de Grimoaldo, deux facettes de sa personnalité, deux choix possibles. D’où la violence et la cruauté des tortures infligées par Garibaldo à Unulfo, tandis que le chant du baryton, en dépit des notes graves, s’attache à ne pas outrepasser le volume sonore du contreténor.

Dans une interprétation de l’œuvre qui accorde tant de soin à la gestuelle, à la pantomime, avec certaines scènes jouées au ralenti par les chanteurs, et des ballets chorégraphiés par Ramses Sigl, le rôle de l’enfant, remarquablement interprété par Fabián Augusto Gómez Bohórquez, est d’une importance capitale. Après la célébration, dans l’allégresse générale, en chant et en danse, du lieto fine, ce happy end de l’opéra, l’enfant que l’on aperçoit par les fenêtres de la maison continue de se battre contre ses démons, ces créatures engendrés par les dessins qu’ont suscités le deuil, la crainte, la douleur, la rage et le désespoir, comme continuent de nous hanter les lamentations et les airs de souffrance, ces « fantômes de l’opéra » naguère évoqués par René Leibowitz.

À l’unisson de ces qualités de chant, de jeu et de mise en scène, la direction de Stefano Montanari, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, est admirable d’équilibre, de clarté et de précision. Même dans les tempi les plus rapides, la lisibilité prévaut, mettant en valeur les timbres et les rythmes. En tous points magnifique, cette coproduction est appelée à rester dans les annales de l’Opéra National de Lyon.

 

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