Pauvre Ondine !

Rusalka - Lyon

Par Fabrice Malkani | lun 15 Décembre 2014 | Imprimer

Évitons d’emblée tout malentendu : nous n’avons nulle opposition de principe aux transpositions, déplacements, relectures des œuvres, qui apportent aux représentations d’opéra le nécessaire rappel de leur élan créateur et la salutaire remise en cause d’opinions toutes faites. Ainsi la transposition du Vaisseau fantôme dans le port de Chittagong, en début de saison à l'Opéra de Lyon, permettait-elle d’exprimer avec force, dans un contexte différent, un message qui répondait fondamentalement aux positions wagnériennes. Mais peut-on pour autant dénaturer une œuvre au point de substituer à l’histoire qui nous est racontée un récit foncièrement différent, au prix d’incohérences qui trahissent le texte du livret tout autant que la musique du compositeur ? La reprise à l’Opéra de Lyon de la mise en scène de Stefan Herheim, bien datée déjà, ne nous épargne aucun des poncifs sur l’opposition entre le monde bourgeois et celui des prostituées, auquel appartient, on se demande bien pourquoi, Rusalka. La vitrine du sex-shop qui fait aussi office de boutique de robes de mariées puis de boucherie, voit s’agiter frénétiquement des pantins qui lassent plutôt que de choquer. Les personnages se font poignarder à tour de bras, puis ressuscitent. Le maître des eaux est en pyjama pendant presque toute la durée du spectacle. Les ficelles énormes, souvent lourdement psychanalytiques, de cette mise en scène misérabiliste transforment la rêverie romantique et l’hymne rousseauiste à la nature que devait être, selon son librettiste et son compositeur tchèques, un opéra dont le livret de Kvapil avait séduit Dvořak au point qu’il l’avait aussitôt mis en musique sans demander, chose rare, de modifications du texte.

Mais là où la mise en scène s’embourbe dans les bas-fonds qui tiennent lieu de lac, le programme de salle nous explique qu’il s’agit d’un conte de fées lyrique, en nous fournissant le livret intégral et un florilège de textes poétiques, allant jusqu’à citer Lamartine  (« Ô lac ! ») dès la deuxième de couverture. Quel hiatus entre ces « Méditations poétiques » et la mise en scène, malgré quelques idées comme le défilé de créatures sous-marines (costumes de Gesine Völlm), la fête royale avec pluie de lametta rouges sur le parterre et l’irruption des trompettes et du couple prince/princesse étrangère au premier balcon, ainsi que de belles images de décor (Heike Scheele) mêlant le pavé urbain et la verdure des arbres. Pour le reste, le spectateur égaré n’a même pas droit à une note d’intention du metteur en scène qui pourrait l’aider à tenter de comprendre, à défaut d’y adhérer, ce qui a pu guider la production.

Du coup, une partie du public se retrouve dans la position des spectateurs d’opéra des premières décennies du vingtième siècle, fermant les yeux devant des mises en scène statiques et ennuyeuses, pour mieux entendre la musique et les chanteurs. Pourtant, l’opéra est théâtre, les chanteurs, désormais, sont acteurs. Mais Camilla Nylund en Rusalka paraît étriquée dans son statut de péripatéticienne, semblant se demander comment chanter de manière émouvante la romance à la lune, bien froide ici malgré le talent indéniable de la cantatrice. La prière finale, ici destinée à son propre double ensanglantée (alors qu’elle s’adresse au prince dans le livret), déçoit inévitablement. L’écart entre la maîtrise vocale de Károly Szemerédy et le rôle de mâle minable et concupiscent qu’il joue comme avec gêne et en tout cas sans conviction, nuit à la perception de la beauté de la voix. La remarquable prestation de Dmytro Popov, voix éclatante aux aigus rayonnants, qu’accompagne une grande aisance scénique, lui permet de triompher presque entièrement du ridicule de son personnage, tandis que Janina Baechle est une Ježibaba de premier ordre, en dépit de ses oripeaux de SDF logeant dans une bouche de métro. La Princesse étrangère est interprétée avec talent par Annalena Persson, tandis que tous les rôles secondaires sont de très bonne facture, depuis les fées des bois jusqu’aux personnages ajoutés ici en remplacement du Marmiton et du Garde-forestier, dont les rôles ont été supprimés (sans explication non plus). Citons notamment les excellentes interventions du baryton Roman Hoza en chasseur et en prêtre.

À ces interprètes vocalement talentueux s’ajoute la qualité de l’interprétation musicale par un Orchestre de l’Opéra de Lyon frémissant de nuances subtiles, sous la direction passionnée du jeune chef russe Konstantin Chudovsky, faisant passer dans son interprétation musicale toute la poésie et la nostalgie d’un opéra trop rarement donné, et qui n’a guère de chance avec les metteurs en scène. À moins qu’il ne faille y voir l’illustration du propos sous-jacent de Rusalka, qui est le drame de l’incommunicabilité.

 

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