Les tables de la loi

Saul - Glyndebourne

Par Laurent Bury | lun 17 Août 2015 | Imprimer

Ta programmation tu renouvelleras. Après Rinaldo en 2011, cette nouvelle production de Saul permet à Haendel de  revenir en force à Glyndebourne, où il a connu des heures mémorables depuis les années 1990, après un premier Jephta resté sans lendemain en 1966.

Dans tes choix artistiques, audacieux tu te montreras. En invitant Peter Sellars à porter à la scène Theodora en 1996, le festival avait montré qu’il ne craignait pas de prendre des risques. Proposer Saul à Barrie Kosky, c’est convier un homme de théâtre qui a déjà fait ses preuves dans le monde lyrique, même si Paris continue à l’ignorer superbement (contrairement à Dijon et Lille, où l’on a pu voir son Castor et Pollux).

De l’œuvre retenue, du théâtre tu feras. Ce n’est certes pas la première fois qu’un oratorio de Haendel fait l’objet d’une version scénique, Christof Loy s’en était chargé à Munich pour Saul déjà en 2003, mais lorsque l’on prend cette décision, encore faut-il relever le défi jusqu’au bout, malgré un texte qui ne s’encombre pas forcément de préoccupations dramatiques, puisque conçu pour une exécution de concert.

D’accessoires inutiles, point ne t’encombreras. On a pu le voir grâce à ses précédentes mises en scène, Barrie Kosky n’est pas homme à se laisser paralyser par des décors pharaoniques. Un sol de sable noir comme pour Castor, mais une beauté qui ravit comme pour son Armide d’Amsterdam, avec cette immense table barrant la scène, dressée pour un somptueux banquet, table qu’on retrouve au deuxième acte comme unique élément de décor magistralement utilisé.

Des moments forts tu ménageras. Le spectacle est émaillé d’images frappantes qui ponctuent la représentation dès le lever du rideau. On songe par exemple à la manière stupéfiante dont est illustré le chœur de l’Envie, mais la vision la plus forte est peut-être la confrontation avec la sorcière d’Endor, créature hermaphrodite aux mamelles pendantes dont Saül semble accoucher avant de devenir lui-même le spectre de Samuel.


© Bill Cooper

L’œil du public tu éblouiras. Splendides costumes (et perruques) inspirés par la totalité du XVIIIe siècle, mais dans des couleurs acidulées et avec quelques emprunts à d’autres époques, chorégraphie moderne interprétée par six danseurs survoltés (et qu’on admire d’autant plus qu’ils dansent dans le sable noir mentionné plus haut), choristes totalement impliqués dans l’action : Barrie Kosky ne se contente pas de montrer la folie qui s’empare de Saül, mais crée autour du roi tout un univers étonnant et vivant.

Plein les oreilles tu lui en mettras. Dans l’acoustique décidément excellente du nouveau théâtre, le spectateur est plongé dans un bain de musique. Le Glyndebourne Chorus, dirigé par Jeremy Bines, est ici bien plus sollicité que dans les opéras de Haendel, et il s’acquitte superbement d’une tâche redoutable, le compositeur n’hésitant pas à charger des chanteurs qui pourraient suivre la partition puisqu’il destinait son œuvre au concert.

Un chef adéquat tu inviteras. Ivor Bolton fait avec Saul son grand retour à Glyndebourne. Le chef britannique est chez lui dans l’univers haendélien qu’il a beaucoup dirigé. Sous sa baguette experte, The Orchestra of the Age of Enlightenment brille de mille feux, rutilant dans les passages guerriers, déchirant dans les moments d’affliction.

Les meilleurs chanteurs tu engageras. Distribution presque entièrement indigène, le Jonathan suave du ténor Paul Appleby étant le seul Américain parmi ces Britanniques. Dans la même tessiture, Benjamin Hulett se fait remarquer par une incroyable présence scénique, que renforce sa tenue de bouffon inquiétant. Spécialiste des rôles de caractère, John Graham-Hall est une Sorcière au vibrato très marqué. Excellente idée que d’avoir choisi des timbres nettement différenciés pour les deux filles du roi : à la « méchante » Merab, Lucy Crowe prête son agilité capable de sauts de l’aigu au grave et sa science des notes filées, tandis qu’à la douce Michal, Sophie Bevan confère la chaleur d’une voix charnue. Iestyn Davies possède un timbre de contre-ténor à la fois pur et sonore qui lui permet d’assumer un emploi où des mezzo-sopranos se sont illustrées : dans l’enregistrement sorti en 2012, Sarah Connolly tenait le rôle, aux côtés de Christopher Purves qui, ici, se déchaîne littéralement dans un personnage où il montre toute l’autorité vocale et scénique qu’on avait pu découvrir dans Written on Skin.  

Un triomphe tu remporteras. Pas de surprise, le public réserve un accueil triomphal à ce Saul. Mais quel dommage qu’aucune captation vidéo n’ait été prévue pour un tel spectacle ! 

 

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