Attention, révélation !

Semiramide - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | sam 12 Mars 2016 | Imprimer

N'est-ce qu'une coïncidence ? Le dernier geste lyrique de Thierry Fouquet à la tête de l'Opéra national de Bordeaux* est Semiramide, une oeuvre-testament d'après Damien Colas qui en a démonté les rouages pour l'Avant-Scène Opéra, ultime ouvrage en Italie de Rossini, appelé à l'âge de 30 ans à poursuivre une carrière déjà exceptionnelle dans ce nirvâna lyrique qu'était alors Paris, synthèse éblouissante d’un art porté à un degré d'exubérance musicale rarement atteint – au détriment de la forme, moins novatrice que dans des ouvrages antérieurs –, feu d'artifice vocal où le fameux crescendo, édicté en règle, exerce son « pouvoir orphique » jusqu'à la fascination – Damien Colas encore.

Le choix d'une version de concert, imposé par des impératifs que l'on suppose économiques, n'est pas sans influer sur l'interprétation de l'œuvre. L'écriture acrobatique de Semiramide ne saurait se réduire à une succession de numéros, envisagés comme autant d'occasions de prouesses. Privée de mise en scène, la représentation tournerait à la démonstration, si Paolo Olmi ne s'appliquait à chauffer à blanc le récit, quitte à ce que l'énergie déployée paraisse parfois excessive et que l'orchestre ne surpasse les chanteurs. Menée à un train d'enfer, avec des cabalettes prises à cent à l'heure et moyennant quelques coupures, la plus fâcheuse étant le premier air d'Idreno, la soirée ne dépasse pas les quatre heures. L'Orchestre National Bordeaux Aquitaine se plie sans faillir à cette cadence infernale qui l'oblige à redoubler de virtuosité. Placés sous la direction de Salvatore Caputo, les chœurs font preuve de la même cohésion.

En l'absence de maquillage et de costumes, Mirco Palazzi doit, pour donner vie à l'abominable Assur, composer avec un physique adolescent et un tempérament introverti. La noirceur du timbre ne peut suffire à la caractérisation. Il faudrait plus d'héroïsme pour que les multiples empoignades vocales – duetti di sfida – ne tournent à son désavantage. Question de puissance, de combativité mais aussi d'agilité : la vocalise à la vitesse imposée par la direction d'orchestre perd de sa précision. Reste une scène de folie coulée dans un bronze magnifique où l'interprétation, se hissant à la hauteur de son sujet, épouse les contours hallucinés du discours.

Privé de son « Ah! dov'è, dov'è il cimento», Maxime Mironov ne dispose que d'un seul air pour tenter de résoudre l'énigme dramatique posée par Idreno. Quelle est la raison d'être d'un rôle inutile au déroulement de l'histoire mais doté d'une partition exigeant un ténor de premier plan ? Sans répondre à la question, « La speranza più soave » confirme l'agilité d'un chant toujours égal et élégant, à défaut d'être brillant, dont la principale faiblesse reste l'absence de projection.

Peu familier des rôles rossiniens si l'on en croit sa biographie, Ziyan Atfeh (Oroe) tente de plier sa lourde voix de basse à la noblesse d'un style qui lui demeure étranger. Le jeune espoir lyrique de l'édition 2016 des Victoires de la Musique classique, Jérémy Duffau, n'a que deux phrases à chanter. A se demander pourquoi Mitras n'a pas plutôt été confié à un artiste du chœur. 

Heureusement, Leah Crocetto dispose d'arguments imparables, à commencer par l'opulence vocale, pour composer une Semiramide sensuelle et impérieuse. Ce n'est pas armée d'une technique rompue à toutes les arcanes du bel canto que cette reine vorace se jette dans la bataille mais en brandissant un soprano ample et long dont l'éclat violent du suraigu participe à la caractérisation.

Il lui faut pourtant céder sa couronne à Elisabeth DeShong, Arsace pugnace qu'un « Eccomi alfine in Babilonia » maîtrisé jusque dans ses variations les plus échevelées propulse d'emblée sur le devant de la scène. Qui aurait pensé que cette mezzo-soprano américaine applaudie à Aix-en-Provence l'été dernier dans un tout autre répertoire (Britten) abritait une rossinienne chevronnée, experte en roulades du bas en haut de la portée, capable d'enjamber les registres d'une voix pleine et sonore, encore un peu sur la réserve – et peut-être à ce titre plus à l'aise en version de concert que scénique – mais percutante, inventive et brave, de cette bravoure qui accélère, lorsque la voix repousse d'un cran des limites que l'on pensait atteintes, les battements du cœur. Une révélation.

* Seul ouvrage lyrique à l'affiche de l'Opéra national de Bordeaux d'ici la fin de cette saison – la dernière de Thierry Fouquet –, The Turn of the screw, du 19 au 29 avril, est la reprise d'une production de 2008.

 

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