Une prise de rôle mémorable

Simon Boccanegra - Paris (TCE)

Par Christian Peter | dim 12 Mars 2017 | Imprimer

Créée en 1857 à Venise, la première version de Simon Boccanegra est un échec. Verdi laissera sa partition en sommeil pendant près d’un quart de siècle avant de la remettre sur le métier avec la collaboration d’Arrigo Boito qui refait entièrement le livret. Cette nouvelle mouture qui voit le jour en 1881 à la Scala où elle reçoit un accueil favorable, s’impose définitivement. Le 6 mars dernier, l’Opéra de Monte-Carlo en proposait une version de concert qui marquait les débuts dans le rôle-titre de Ludovic Tézier, entouré d’une distribution sans faille, l’une des meilleures sans doute dont on puisse rêver aujourd’hui. C’est ce spectacle que le Théâtre des Champs-Élysées a accueilli ce dimanche 12 mars dans le cadre des Grandes Voix.

Au pupitre Pinchas Steinberg propose une direction inégale où alternent des moments magnifiques et d’autres moins heureux qui nuisent à la cohérence de sa vision d’ensemble de l’ouvrage. Ainsi, les premières mesures de l’orchestre qui sont censées évoquer le calme de la mer, la nuit, dans un climat de mystère, sont expédiées sans ménagement ; en revanche, l’éveil de la nature au petit matin dans le prélude du premier acte, si difficile à réussir, est remarquablement suggéré. D’autre part, toujours au premier acte mais cette fois dans le finale, le chef, galvanisé sans doute par la splendeur musicale de son orchestre et l’excellence des chœurs, déchaîne un déferlement sonore d’une puissance inouïe, obligeant les chanteurs à forcer leurs voix pour se faire entendre. A l’opposé, la scène finale de l’opéra, conduite avec beaucoup de retenue et un grand respect des nuances pianissimo voulues par Verdi, est particulièrement émouvante.

La distribution vocale, on l’a dit, est d’un niveau superlatif. André Heyboer campe un Paolo inquiétant et sinistre à souhait. Sa voix de baryton, plus sombre que celle de Tézier, est tout à fait adéquate pour ce personnage de traître qui préfigure Iago. Vitalij Kowaljow possède un registre grave abyssal et une noirceur de timbre qui font merveille dans les dernières mesures de son air d’entrée « Il lacerato spirito » et dans les phrases au-dessous de la portée qui émaillent sa partie. Son Fiesco impénétrable et humain convainc sans peine. Le temps semble n’avoir pas de prise sur la voix claire et homogène de Ramón Vargas qui confère au personnage de Gabriele Adorno jeunesse et virilité. Si l’extrême aigu n’est plus tout à fait émis avec la même facilité qu’autrefois, la ligne de chant a conservé sa classe et son élégance. L’exceptionnelle Maria/Amelia de Sondra Radvanovsky montre s’il en était besoin que ce rôle n’a pas été écrit pour un petit soprano lyrique mais pour une voix plus corsée de spinto. La créatrice, Anna d’Angeri, avait aussi à son répertoire des rôles wagnériens tels que Vénus et Ortrud. La soprano américano-canadienne qui avait triomphé dans Aïda, la saison passée à l’opéra Bastille, dispose d’une dynamique vocale étendue qui lui permet d’alterner des aigus d’une puissance impressionnante – par exemple à la fin du premier acte – et d’impalpables pianissimi. Sa capacité à varier les couleurs l’autorise à brosser un portrait complet de son personnage, jeune fille rêveuse dans « In quest’ora bruna » puis femme volontaire et déterminée dès la fin du premier acte.

Enfin, au cours de ces concerts, Ludovic Tézier aura ajouté à la liste déjà longue des rôles verdiens qu’il a à son répertoire, l’un des plus complexes et des plus riches dramatiquement que le compositeur ait écrits. Noblesse du phrasé, longueur du souffle, clarté de l’émission, tant de qualités auxquelles s’ajoute l’intelligence du texte, lui permettent de se hisser au niveau des plus grands interprètes de Simon Boccanegra. Dès le prologue il propose un personnage torturé qui captive d’emblée, son premier duo avec sa fille distille une émotion palpable jusque dans le mot « figlia » chanté piano après le départ d’Amelia. La scène du conseil qui lui arrache des accents tantôt poignants  (dans les phrases « E vo gridando pace, e vo gridando amor ») tantôt redoutables, lorsqu’il maudit Paolo, est particulièrement saisissante. Quant à sa mort, sobre et digne, elle est tout simplement exemplaire.  

 

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