Forty is the new Thirty

Soirée 40e anniversaire des Musiciens du Louvre - Haendel & Gluck

Par Guillaume Saintagne | sam 22 Octobre 2022 | Imprimer

Rameau à 20, Mozart à 30, Haendel et Gluck pour les 40, les grands anniversaires des Musiciens du Louvre sont toujours l’occasion de fastueux programmes autour d’un grand compositeur réunissant des chanteurs prestigieux. Etant donné notre admiration pour les compositeurs retenus ce soir et cette phalange, nos attentes étaient grandes, trop sans doute dans ce monde lyrique post-covid et le manque de répétitions qu’il impose : beaucoup de morceaux ce soir auraient demandé plus de travail en amont pour atteindre le niveau d’excellence auquel Marc Minkowski nous a habitué, ce qui n’a pas empêché quelques grandes réussites durant ces trois heures de célébration.

La soirée peut s’approcher à travers quatre grandes interjections dont le critique est friand : « formidable », « très contestable mais ça a de l’allure », « cela pourrait être tellement mieux », « pas ma came » (car comme chacun le sait, l’opéra est une drogue).

Dans la catégorie « pas ma came », quelle mouche a piqué Stanislas de Barbeyrac ? Lui, dont nous estimions le Renaud à la Villette il y a quelques années seulement, livre un « Plus j’observe ces lieux » plus proche de l’ébriété empâtée que du doux repos auquel invite l’air. L’émission embouchée, le jeu ampoulé, la prononciation ensuquée, on est très loin de l’exigence de simplicité et de naturel revendiquée par Gluck. Difficile de penser à une méforme passagère quand on constate l’ampleur inentamée de la projection et la qualité inaltérée du timbre. Même naufrage stylistique dans le « Total eclipse » de Haendel noyé dans un excès constant qui lui fait étirer ad nauseam les points d’orgue, faisant perdre toute continuité au tissu orchestral. Avec Caroline Jestaedt, la difficulté est autre : la technicienne est douée, l’actrice investie mais ce timbre abrasif et la raideur de son émission nous ont semblé impropres aux virtuosités italiennes.

Passons chez les « cela pourrait être tellement mieux avec plus de répétitions » : le Chœur de chambre de Namur fait montre d’un bel unisson et se révèle toujours compréhensible, mais quelle tiédeur. La suite de la Haine et les Euménides méritent plus de hargne et de mordant. Et Zadok the Priest plus de chaleur fervente. Il faudra l’Alleluia du Messiah en bis pour, qu’en terrain connu, ces artistes signalent davantage leur habituelle qualité. Dans le même registre, Gaëlle Arquez nous offre une Armide semblant constamment chercher le chef en marchant sur des œufs : style impeccable, chant très propre, mais trop en retrait pour rendre justice aux emportements de la magicienne. Paul-Antoine Bénos-Djian jouit d’un medium riche et d’aigus soyeux qui ne sentent jamais l’effort ou l’aigreur de bien des contre-ténors, mais sa caractérisation est ce soir trop superficielle pour émouvoir et traduire la dignité ou la profondeur du désespoir de Dardanno. Il est plus à sa place en illuminé Didymus, mais alors c’est la prononciation de l’anglais qui pèche. En chœur avec une Marie Perbost, bien chantante mais plus naïvement enjouée qu’inspirée de la mission divine de la martyre, « But sure shall meet » s’est plus d’une fois transformé en « But chou shall meet ». Florian Sempey et Alexandre Duhamel choisissent eux de compenser en surlignant l’étendue de leurs moyens : dans une forme olympique l’un comme l’autre, leurs airs sont en conséquence plus opulents que dramatiques. Dommage pour le désespoir de Thoas ou la rage d’Oreste qui manquent non d’énergie et encore moins de décibels, mais de pudeur sauvage, de raffinement psychologique. Dommage également pour le trop rare « Diane impitoyable » d’Iphigénie en Aulide dont la fin est d’ailleurs totalement ratée au point que chef et chanteur s’en excusent d’un hochement d’épaules. Dommage enfin pour la mort de Bajazet, parfaitement dans les cordes d’un baryton à large ambitus comme Florian Sempey, dont les imprécations violentes sont bien rendues mais dont les plaintes semblent comme éteintes.

Le « contestable mais avec de l’allure » s’applique d’abord à la prestation de Laurent Naouri : sa vocalisation hachée dans l’air de la Resurrezione a pu en froisser plus d’un, et admettons qu’elle serait pénible si elle n’était parfaitement assumée pour servir son incarnation de rien moins que Lucifer. Ajoutez-y une prononciation toujours aussi nette, une projection qui reste magistrale et une présence sur scène toute en efficacité, et le pari est gagné. Il a manqué hélas un souffle plus soutenu pour hisser son air d’Esther au même degré. Avec tout autant de métier, de connaissance du style et d’intelligence de ses moyens, on a également été conquis par le « Malheureuse Iphigénie » d’une Magdalena Kožená suprême : certes l’aigu est souvent tendu et les registres aujourd’hui disjoints mais la fluidité désarmante avec laquelle elle alterne les accents de tragédienne et ceux de la petite fille orpheline nous ont ravi.


© Guillaume Brunet-Lentz

Concluons avec les « formidable » : l’orchestre évidemment, héros de la soirée, qui malgré le roulement naturel de ses musiciens (certains sont néanmoins présents depuis la quasi-création de l’ensemble et Marc Minkowski ne manque pas de saluer Jean-Michel Forest, contrebassiste sous sa direction depuis 1983), et malgré quelques fausses notes du premier violon dans les passages solistes virtuoses de la mort de Bajazet ou des cuivres dans Zadok the priest, sont toujours les maitres quand il s’agit d’insuffler tout le drame nécessaire à la partition. Preuve en est la très vive entrée de la Reine de Saba ou surtout la délirante danse des Spectres de Gluck : une forme d’idéal pour ce morceau trop célèbre, alliant la mécanique indéfectible des Berliner, l’authenticité et la palette de couleurs du Concentus Musicus et un sens de la danse qui n’appartient qu’à eux. Preuve en sont aussi les moments les plus réussis de la soirée, où leur attention aux chanteurs a permis à ceux-ci de dépasser un manque d’assurance initial, sans doute dû, une fois encore, au manque de répétitions : à commencer par une Aude Extrémo tellurique qui n’aura jamais autant mérité son patronyme. Si sa diction est prise en défaut pour traduire la sécheresse de la Haine, elle évolue déjà du grave à l’aigu avec la même ampleur et générosité. C’est étonnamment dans un « Divinité du Styx » monumental qu’elle emporte la mise. Âmes sensibles s’abstenir, les dieux des Enfers ont sans doute pris peur devant tant d’immensité et d’entrain (le chef en perd sa baguette), et cette fois-ci le texte est lancé avec une précision foudroyante. C’est la voix de Rita Gorr avec le coté badass de Shirley Verrett et la sensualité d’Anna Caterina Antonacci.  Belle réussites aussi pour Marina Viotti, d’abord dans un parfait « Ah, malgré moi » de la même Alceste, souple et envoutant avant de toucher au grandiose, puis dans un excellent « Dopo notte » d’Ariodante : un peu hésitante dans la partie A avec quelques atterrissages dans le grave pas très justes, mettant pourtant déjà bien en valeur son beau timbre, elle s’est transformée à la reprise da capo, avec des variations originales et magnifiques, des graves dorénavant parfaitement poitrinés, des trilles impeccables et une légèreté de vocalisation qui, quoiqu’abusant parfois de la sourdine, rend justice au cœur léger du chevalier à la fin du drame et évoque les nuages au-dessus desquels planait Anne Sofie von Otter dans ce même rôle et sous cette même baguette. La couronne de la soirée revient néanmoins à Magdalena Kožená pour son époustouflant « Ah ! Mio cor » : si elle abuse un peu des poses toutes faites dans la première partie, son assertivité royale, ses yeux hallucinés, ses épaules qui semblent vouloir secouer le destin servent un art de la déclamation d’anthologie et un renouvellement constant de l’affect exprimé qui font oublier que la voix n’est plus aussi belle et souple qu’avant. Une version plus noire et âpre que celle qu’elle gravait en 2007 dans son récital Haendel mais qui rends très curieux de ce qu’elle fera du reste du rôle, toujours avec Minkowski, à la Philharmonie en 2023.

Bref, au-delà des catégories forcément simplistes, une soirée qui respire l’enthousiasme grace à un ensemble, qui, quel que soit son âge, sera toujours une cure de jouvence pour ses invités.

 

 

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