Autant en emporte le cul

Carmen - Venise

Par Brigitte Cormier | ven 13 Septembre 2013 | Imprimer
 
Quand Calixto Bieito s’attaque à une œuvre théâtrale, il lui fait rendre gorge. Pour lui, Carmen, c’est une pulsion, une énergie — du cru, plus que du cœur. Alors que la géniale ouverture orchestrale monte de la fosse de La Fenice, un prestidigitateur éméché, vêtu de blanc, agite son foulard rouge avec des gestes de toréador. Au moment précis du grand coup de cymbales fortissimo, sur un rire démoniaque, il prévient le public : « L’amour, c’est comme la mort ». D’emblée, les intentions du metteur en scène catalan sont claires ; le drame déjanté peut commencer. En slip, fusil à la main, un soldat tatoué parcourt le plateau envahi d’une légère fumée. Au centre, un grand mât où pendouille un drapeau jaune et rouge suffit à suggérer l’Espagne de Franco. Les costumes des « drôles de gens » qui vont et viennent font comprendre qu’on est au début des années 1970. Sadique et gouailleur, Moralès accueille une Micäela plutôt sexy. Tout le contraire d’une campagnarde naïve, cette jeune-fille ne semble pas avoir froid aux yeux. Soldats en manches de chemises, violents, grossiers, enfants effrontés, cigarières polissonnes, en blouse grises, toutes prêtes à se retrousser gentiment pour satisfaire les hommes en rut… Lorsque Carmen apparaît, les soldats sont pris de frénésie, s’empoignent, se battent pour elle. Foin d’auberge espagnole, seulement un vague arbre de Noël, installé par l’homme en blanc du début.
Sous la conduite du jeune chef italien, Diego Matheuz, l’orchestre joue avec brio à tous les pupitres, les chœurs sont vigoureux et en mesure, la langue française limpide, les chanteurs physiquement engagés, sinon tous convaincants vocalement. Danse des bohémiennes, amorce de l’intrigue des contrebandiers, arrivée du toréador, sortie de prison de Don José, scène d’envoûtement... Tout cela s’exécute dans un train d’enfer qui laisse le spectateur pantois, mais curieux de découvrir la suite.
Après l’entracte, les surprises visuelles continuent. Durant le prélude musical, un danseur nu nous gratifie d’une chorégraphie tauromachique. La silhouette d’un gigantesque taureau en carton plane tandis que les contrebandiers et leurs complices vont faire route dans le brouillard entassés dans quatre grosses Mercedes Benz (laborieuses, les manœuvres, en ce soir de première !). Inexorablement, s’approchent le triomphe amoureux d’Escamillo et le tragique dénouement où l’on verra gicler le sang de Carmen égorgée, comme une volaille, sous le couteau vengeur de son ancien amant.
 
Dans ces conditions scéniquement difficiles pour les chanteurs, il est délicat de parler des performances vocales. Si la voix de Veronica Simeoni manque de volume sonore, elle possède des couleurs intéressantes. Toutefois, par rapport à ce que l’on attend de ce personnage, ô combien charismatique, l’actrice est loin d’incarner ce caractère complexe, provocateur et fier. Et ce sont les airs emblématiques du rôle, comme la Séguedille et la Habanera, qui en pâtissent le plus. Sans doute pas au mieux de sa forme, timbre un peu rocailleux en première partie, tendance à chanter constamment en force, Stefano Secco manque de conviction. Timbre agréable, voix bien projetée, la soprano russe, Ekaterina Bakanova (Micäela) assure son rôle, avec charme et compétence. Hélas, Chiara Fracasso (Mercédès) et Sonia Ciani (Frasquita) semblent plus occupées à se trémousser selon les directives du metteur en scène, qu’à séduire par leur chant. La magnifique scène des cartes est escamotée, d’autant plus que Carmen ne s’y implique guère non plus. En revanche, le baryton belgo-polonais Francis Dudziak (Le Dancaïre) et le ténor français Rodolphe Briand (Le Remendado), sont d’excellents contrebandiers. Quant au baryton italien, Dario Ciotoli, il s’avère un remarquable Moralès. La palme revient au séduisant Alexander Vinogradov (Escamillo), un chanteur russe doté d’une impressionnante voix de baryton-basse et d’une grande présence scénique qui lui ont d’ores et déjà valu un fulgurant début de carrière.
Pour la première de cette reprise de la Carmen de Calixto Bieito, au prestigieux Teatro La Fenice de Venise, le public international, bien élevé et cultivé, qui assistait à cet exercice de style, semblait savoir à quoi s’attendre. Il donnait l’impression de suivre avec attention et intérêt, cette proposition libérée du folklore. Excitante certes mais au détriment de l'émotion.
Prochaines représentations : 20, 22, 29 septembre et 16, 18, 26 octobre.
 

 

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