Bel canto sur instruments d'époque

Giulio Cesare - Vienne (Theater an der Wien)

Par Clément Taillia | mer 23 Novembre 2011 | Imprimer
 

 

Le public autrichien se méfierait-il de la musique baroque ? Au vu du répertoire plutôt traditionnel présenté au Staatsoper, la question semble a priori légitime. Le triomphe, dans ce même Staatsoper, d' une Alcina sur instruments d'époque créée l'année dernière et reprise en début de saison, apportait déjà un élément de réponse. L'engouement suscité par les programmes du Theater an der Wien qui, après Serse et avant Ariodante, met une nouvelle fois Händel à l'honneur avec ce Giulio Cesare, le confirme : la ville où Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt ont fait leurs premières armes musicales est indubitablement une patrie du baroque...

 

… Pour peu que le baroque y soit fastueux, bien chanté et luxueusement distribué : point de surprise alors, devant le succès de cette représentation portée par un casting hollywoodien. Ce sont bel et bien les chanteurs qui font la loi ce soir : le violon solo de « Se in fiorito ameno prato », les cors de « Va tacito e nascosto » obéissent à Marie-Nicole Lemieux bien plus qu'à Alan Curtis, préoccupé par la mélodie de chaque air davantage que par le rythme général de l'oeuvre mais qui, au fil de la soirée, se laisse griser par la vigueur des chanteurs, et finit par la communiquer à son Complesso Barocco. La contralto québécoise possède, il est vrai, une autorité certaine, un rien foutraque, comme toujours, dans l'expression de la fureur ou de la colère, mais parfaitement noble, et extraordinairement touchante, dans « Aure deh per pieta ». Le chant, porté par une maîtrise toujours plus affûtée, ne se laisse en tout cas jamais envahir par l'affect ; il est, au contraire, son principal moteur.

A un même niveau d'excellence se situe la Cleopatra de Karina Gauvin (on laisse imaginer au lecteur bavant d'admiration ce moment d'anthologie que fut le duo final...). Plus sobre, moins explosive que sa consoeur et compatriote, la soprano attire cependant tous les regards, à chacun de ses airs : « Non disperar, chi sa ? » et « Da tempeste », techniquement irréprochables, sont altiers comme rarement, emplis d'un rayonnement intérieur, d'une joie olympienne véritablement impériale, tandis que « Piangero », et surtout « Se pieta », si nobles et si dignes en leur profond désespoir, arrachent des larmes à tout le monde -dans la salle, mais aussi sur scène, où les chanteurs se passent discrètement les kleenex.

Exister en face d'un tel tandem n'est pas tâche aisée. Romina Basso, pourtant, y arrive à merveille. Toujours musicienne (on écrirait presque : « instrumentale »), et d'une haute tenue, sa Cornelia est une inépuisable source d'émotions. En Sesto, Emöke Barath pâtit tout d'abord d'un trac assez audible, qui empêche « Cara speme » d'épanouir librement ses longues lignes musicales. Mais elle dessine, par la suite, un portrait saisissant, fougueux et résolu. Seuls hommes de la distribution, Johannes Weisser et Filippo Mineccia s'en tirent avec les honneurs malgré, chez ce dernier, une projection plutôt modeste, tandis que le Nireno de Milena Storti complète idéalement une équipe de rêve.

Pendant que le plateau se consume, la salle exulte. On en déduirait presque que les viennois forment le public le plus « baroqueux » du monde, quand une question vient nous tarauder : s'agissait-il vraiment de musique baroque, ce soir-là, ou plus simplement de bel canto ?

 

 

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