En 1858, Bizet est à Rome, pensionnaire à la villa Médicis, et compose un Te Deum pour le concours Rodrigues de musique religieuse. Sa correspondance révèle combien il s’épanouissait peu dans cet exercice. Il décide donc, pour se divertir un peu, de s’atteler en parallèle à l’écriture d’un opéra dans le goût italien. Il se met en quête d’un livret d’opéra bouffe et choisit d’abord Parisiana, déjà mis en musique par Donizetti, avant de se rabattre finalement sur un livret de Carlo Cambiaggio, basse comique et impresario du début du XIXe siècle italien : Don Procopio. Le livret a lui aussi déjà été mis en musique plusieurs fois mais il contente Bizet par sa vivacité et son intrigue, proche de celle de Don Pasquale. Le vieux père de Bettina, Andronico, souhaite donner la main de sa fille à Procopio, un vieux barbon décati. Le frère de Bettina, Ernesto, et l’amant de la jeune fille, Odoardo, vont faire capoter le projet en révélant l’avarice de Procopio. Ainsi, tout est bien qui finit bien : Andronico accepte qu’Odoardo et Bettina se marient.
Dans une lettre adressée à sa mère, Bizet écrit : « Chose singulière et qui fera plaisir à papa, je fais de la musique italienne. Impossible de faire autre chose sur des paroles italiennes. Le ciel et le climat ont leur influence. Il est bien entendu que je ne change pas d’avis et que j’entends par bonne musique italienne : Rossini, Paër, la moitié de Donizetti et le quart de Bellini, le dixième de Verdi et le centième de Mercadante, et encore ! » Le jugement sur ses directs contemporains est sévère, mais de fait la musique qui jaillit de la plume du jeune Bizet rappelle surtout Rossini et Donizetti. On retrouve l’influence du premier dans les finales ou dans certains passages rapides, comme le trio « Se lei di parola » qui comprend une section ressemblant étrangement aux couplets de Don Profondo dans Il viaggio a Reims. On voit passer l’ombre du deuxième dans les cavatines et les duos tendres (Bettina et Odoardo) ou vifs (Bettina et Procopio), qui rappellent un peu la veine de La Fille du régiment. L’un des sommets de la partition se situe au début de deuxième acte (« Sulle piùme dell’amore ») : Bizet ne s’y trompera pas et réemploiera la musique de cette sérénade dans La Jeune Fille de Perth.
Cependant, la partition n’est pas qu’un pastiche de bonne facture : on y décèle déjà une personnalité musicale en germe. Surtout, on perçoit combien le futur Bizet saura puiser à l’occasion dans le style italien pour en tirer son langage propre. Évidemment, on s’en aperçoit dans Le Docteur Miracle, mais on peut aussi se demander si, par exemple, le finale du deuxième acte de Carmen n’a pas quelque chose de lointainement italien dans le style. Quoiqu’il en soit, et malgré de bons retours de la part de l’Académie de France à Rome, Don Procopio ne fut jamais donnée du vivant de Bizet. Retrouvée dans les papiers de Daniel Auber, l’œuvre ne fut créée à l’Opéra de Monte-Carlo qu’en 1907, en traduction française, avec des récitatifs ajoutés par Charles Malherbe. C’est cette version, publiée par Choudens, que l’équipe des Variétés lyriques a fait sienne pour le spectacle donné à Clermont-Ferrand.
Avec un décor d’une grande simplicité imaginé par Casilda Desazars – quelques modules colorés évoquant de petites maisons italiennes, une table de banquet côté cour, un mannequin revêtu d’une robe de mariée à jardin, une estrade pour les cinq musiciens en fond de scène et, descendant des cintres, quelques guirlandes d’ampoules et de fanions – la troupe des Variétés lyriques propose un spectacle enjoué et léger, créé en 2016 et repris à l’occasion des 150 ans de la disparition de Bizet. Denis Mignien, également présent sur le plateau en tant qu’interprète, signe une mise en scène vive et habile, où chaque personnage trouve naturellement sa place et son tempérament. Procopio, sorte de croisement improbable entre Monsieur Hulot et le baron de Gondremarck de Laurent Pelly, avec son pantalon trop court, sa silhouette dégingandée et ses trois cheveux soigneusement peignés sur le crâne, est sans doute le plus désopilant du lot. Mais il n’est pas réduit au simple ridicule : Mignien lui confère une forme de maladresse tendre, presque touchante, qui le rend presque attachant. Autour de lui, Odoardo, Bettina, Ernesto, Andronico ou Eufemia relèvent tous du croquis bouffe, voire de la bande dessinée, mais ils sont incarnés avec l’humanité nécessaire à leur juste caractérisation.
L’action est transposée dans l’Italie d’après-guerre et l’orchestre réduit, composé de deux violonistes, un violoncelliste, un guitariste et un accordéoniste issus la Cappella Forensis, fleure vraiment bon le bal populaire italien. Les musiciens sont dès l’ouverture intégrés à l’action, présentés comme les instrumentistes venant accompagner la future cérémonie de mariage, et ils sont pris à partie par les chanteurs, notamment par Odoardo au moment de sa sérénade. L’arrangement musical de François Bernard séduit par sa cohérence et sa fraîcheur : l’accordéon apporte une densité chaleureuse à la palette souple et légère que déploient les cordes. En revanche, l’effectif atteint ses limites dans les grands ensembles, en particulier dans les finales d’actes, où les voix tendent à dominer l’accompagnement, ce qui donne à entendre quelque chose de plutôt malingre, révélant d’ailleurs ici ou là quelques légers flottements d’intonation chez les chanteurs.
La distribution réunie est cependant d’une belle homogénéité, avec un impayable Guillaume Paire dans le rôle de Don Procopio. L’émission est franche et la voix est souple, ce qui lui permet d’être proche du texte tout en relevant avec panache les défis de l’écriture à l’italienne. Mêmes remarques pour l’Ernesto de Denis Mignien, à la voix souple et claire, élégamment conduite, avec une émission où couverture et ouverture s’équilibrent idéalement. Rémy Poulakis est un Odoardo ardent, à la voix plus ample et métallique que ses partenaires, un timbre plus « lyrique », mais cela ne l’empêche pas d’offrir de délicats aigus en voix mixte dans sa sérénade et le duo qui suit. Très engagé sur le plan dramatique, Ronan Debois incarne un Andronico à la fois vif et élégant. On retrouve chez lui ce juste équilibre entre parole et chant, cette clarté de la déclamation et ce naturel scénique qui conviennent idéalement au répertoire bouffe. Côté féminin, Alexandra Hewson prête à Bettina un piquant réjouissant. La voix, légère mais qui se pare d’un beau métal, possède un éclat qui donne au personnage toute son épaisseur, entre espièglerie et émotion. Enfin, Jazmin Black-Grollemund apparaît peu mais fait forte impression dans le premier numéro, grâce à une voix bien timbrée et agile.
Dans la jolie bonbonnière du Théâtre-Opéra de Clermont-Ferrand, cette redécouverte de Don Procopio a donc tout du cadeau délicat : un opéra rare, un esprit de troupe communicatif et une mise en scène pleine d’allant. Les Variétés lyriques rappellent combien la légèreté de Bizet, sa verve et son sens du théâtre se manifestaient déjà à l’âge de vingt ans et combien cette musique, écrite sous le soleil d’Italie, garde aujourd’hui encore son éclat juvénile.