Brûlé de plus de feux que je n'en allumai

Andromaque - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | lun 19 Octobre 2009 | Imprimer
 
Je n’eus pas assez de patience pour m’en tenir à
À mes leçons de composition ; j’avais mille idées
De musique dans la tête, et le besoin d’en faire usage
Etait trop vif pour que je pusse y résister.
 
Grétry, Essais sur la musique.
 
A lire les propos d’Hervé Niquet ou de Benoît Dratwicki (Centre de Musique Baroque de Versailles), le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles a fait le bon choix en jetant son dévolu sur la tragédie lyrique de Grétry pour fêter les 80 ans de la prestigieuse salle Henry Leboeuf. « Comme nombre d’ouvrages décalés et visionnaires – Médée de Charpentier, Hippolyte et Aricie de Rameau ou LesTroyens de Berlioz – Andromaque essuya d’abord une salve de critiques sans appel », lors de sa création le 6 juin 1780. Le directeur artistique du CMBV voudrait nous vendre un chef-d’œuvre qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Follement enthousiaste, Hervé Niquet, lui, parle carrément d’un coup de génie. C’est de bonne guerre et à défaut d’être visionnaire, cette Andromaque est suffisamment décalée pour justifier sa résurrection. Contrairement à ce qu’affirme la publicité, Grétry a bel et bien récidivé: en 1781-1782, il composa une Electre, sur un livret de Thilorier d’après Euripide, mais cette tragédie ne fut jamais montée ; en 1785, il entreprit également d’adapter Œdipe à Colonne, mais s’arrêta après le premier acte, aussitôt détruit. Avait-il seulement les moyens de ses ambitions ?
 
Découvrir Andromaque en ayant Rameau dans l’oreille (Dardanus) est sans doute la dernière chose à faire : impossible de ne pas noter l’incongruité de cette ouverture galante, qui présage le pire, et la pauvreté de l’harmonie, « bourrée de fautes », renchérit à l’entracte un musicologue de renom croisé la veille au culte ramiste. Le compositeur ne peut transcender les lacunes de sa formation ni renier sa première manière et demeure souvent très conventionnel. En revanche, il a aussi des lumières et des hardiesses étonnantes, qui s’apprécient sans doute davantage dans une perspective préromantique que classique. « Ici, il n’y a rien qu’un bruit monotone et criard », déplorait La Harpe, manifestement rebuté par la violence tonitruante du nouvel opéra. La furie d’Oreste et du Chœur, à la scène 2 du 1er acte (« De tous nos rois secondez la colère »), excède probablement déjà son seuil de tolérance. Or, ce n’est encore rien en regard du spectaculaire finale du 2e acte ! L’atmosphère lugubre et oppressante qui ouvre le 3e acte ou le monologue halluciné d’Oreste sont d’autres tableaux particulièrement réussis et inattendus sous la plume du tendre favori de Marie-Antoinette. Mais s’il pouvait desserrer son étreinte et nous laisser respirer... Racine voulait toucher, Grétry nous saisit à la gorge. Ramassée en trois actes et quatre protagonistes, Andromaque se voit insuffler le rythme infernal de la comédie qui tend à dissoudre la grandeur et la noblesse de ton de la tragédie. Dense, frénétique, menaçant, le drame file d’une traite, sans véritable gradation, et s’il quitte cette exaspération, c’est pour verser dans la mièvrerie et la platitude (la compassion des femmes d’Andromaque, l’Hymen). Seule Andromaque approche, fugacement, du sublime et nous repose des imprécations de ses partenaires. Comme orchestrateur, Grétry n’a jamais brillé par son originalité et s’il exploite mieux les timbres variés d’une formation à certains égards déjà romantique, il n’y a pas non plus de quoi s’extasier parce qu’il associe un trio de flûtes traversières aux interventions d’Andromaque. Du reste, sa recherche de puissance compromet parfois l’équilibre entre les chœurs et les solistes, mis à rude épreuve.  
 
« Toujours entraîné par la beauté et la rapidité de l’action, cet ouvrage fut fait d’un seul jet. Il pêche, peut-être, par trop de chaleur, même en musique, et je conseille à ceux qui la feront exécuter de n’en pas presser les mouvements ». Sans surprise, Hervé Niquet ne suit pas les recommandations de Grétry et cravache ses troupes, bouscule les chanteurs comme s’il redoutait, plus encore que le compositeur, le moindre relâchement de la tension, la plus infime solution de continuité dans ce flux impétueux. Toujours plus vite, toujours plus fort, semble être son maître mot. La fougue du Chœur et du Concert Spirituel semble en tout cas ravir une frange significative du public. Opulence du timbre, justesse de l’accent, l’incarnation de Karine Deshaye nous comble. On lui doit les seuls instants de grâce et de chant sensible de la soirée. L’instrument sonne magnifiquement, mais Sébastien Guèze ne se départit jamais d’une arrogance monocorde qu’il ne parvient même pas à infléchir vers un soupçon de délicatesse quand Pyrrhus s’attendrit (« Je ne puis résister à ses larmes ; la pitié pénètre en mon cœur »). Une dynamique réduite et une diction approximative (« Quels serpins elle traîne après soi ! », savoureux mais involontaire québécisme) entravent l’expression de Tassis Christoyannis qui hérite d’une partie, certes, redoutable. Quant à la féroce Hermione, elle requiert un verbe autrement percutant et intelligible que celui de Maria Riccarda Wesseling, voix sèche, grise, sans graves ni aigus – une de ces cantatrices dont le succès laisse perplexe.
 
Malgré un bilan mitigé, cette Andromaque expérimentale mérite une seconde écoute. A sa décharge, il ne faut pas perdre de vue que Grétry se considère exclusivement comme un musicien de théâtre et qu’il ne s’est jamais préoccupé que de la vérité des sentiments, cette tragédie lyrique a donc impérativement besoin de la scène et supporte mal une version de concert, exercice difficile comme peut l’être un récital pour un chanteur lyrique en ce qu’il surexpose les limites du musicien. Il faudra patienter encore quelques mois et attendre la production Lavaudant/Niquet promise au Schwetzinger Festpiele (avril) puis au festival de Radio France Montpellier (juillet).
 

 

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