Perdre sa voix, c’est perdre son identité. Régis Campo aurait pu centrer sa version de la Petite Sirène autour de l’injustice, de la trahison, de la quête métaphysique*. Il choisit de resserrer l’action autour d’une problématique ontologique que l’opéra de Toulon accueille après une large tournée en région Paca.
Dans son compte-rendu de la Première niçoise, en mars 2024, Julian Lembke soulignait combien, au fil de ses créations, sous la diversité des esthétiques, le compositeur revenait toujours à un même « malaise face au monde… un huis clos [récurrent] où l’homme lutte avec (ou contre) ce qu’il est. ».
Lauréat des Victoires de la Musique Classique 2025 pour Dancefloor With Pulsing, l’artiste marseillais commet ici à la fois livret et partition. Sa réécriture du conte s’avère d’une remarquable justesse et Bérénice Collet l’a encore enrichi de deux courtes scènes contemporaines qui encadrent le récit d’Hans Christian Andersen en une parfaite mise en abyme : une adolescente d’aujourd’hui, par le biais du rêve, expérimente le risque d’un choix délétère. Il s’agit de suivre un potentiel prédateur, certes, mais surtout de s’exposer au danger de tout sacrifier, de s’oublier dans l’espoir d’une vie meilleure.
Outre la modernisation du propos, l’actualisation partielle de l’action présente également l’avantage de teinter d’espoir une fable fort sombre. Aspirant à l’Ailleurs, se sentant incomprises, les deux jeunes filles s’apprêtent à commettre l’irréparable au prix d’une mutilation irréversible, réelle ou symbolique. L’éclairage du conte rêvé permet finalement à notre moderne Ondine d’arbitrer différemment et d’échapper au pire. Vertu pédagogique du mythe, accentuée par l’omniprésence de l’eau, élément idéal pour dire l’accès à l’inconscient.
Bérénice Collet et Christophe Ouvrard transforment habilement la chambre de l’adolescente en monde sous-marin par des truchements variés : Les lampes sont autant de bulles d’air, l’armoire centrale se fait conque ; elle s’ouvre pour laisser passage aux figures d’autorité. Elle devient tableau animé lorsqu’elle se pare de coraux en papiers découpés et d’une maquette de bateau pour simuler un naufrage. Les vidéos de Christophe Waksmann participent naturellement à l’effet aquatique tout comme la gestuelle ondulante adoptée par les interprètes féminines. Corsages blancs ajourés et longues jupes aux teintes irisées, les costumes de Christophe Ouvrard – sublimes – flattent les silhouettes Belle Epoque.
Avec la même créativité que dans le matériau visuel, tant dans le livret que la musique, Régis Campo exploite tous les possibles de la voix parlée jusqu’au chanté, utilise avec créativité l’instrumentarium à sa disposition. Cordes, flûte, clarinette, percussion, harpe et synthétiseur convoquent autant le Vaisseau Fantôme que la pop musique, sans oublier « l’aquarium » du Carnaval des animaux.
L’aquatique transparaît naturellement de manière inventive depuis les glissando, jusqu’au diapré des arpèges en passant par les thèmes récurrents accompagnant les émotions des personnages.
Le rythme général du spectacle – français non surtitré – est d’une formidable fluidité. Sans peser jamais, chaque situation est parfaitement dessinée. Voilà qui s’avère idéal dans le cadre d’un spectacle jeune public, ce que prouve d’ailleurs la qualité d’écoute remarquable des jeunes spectateurs.
Jane Latron à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Toulon installe les atmosphères en quelques coups de pinceaux avec de jolis contrastes, des couleurs variées aux incandescences gourmandes.
Comme dans la version de l’écrivain danois, ici se mêlent tragique et grotesque : la langue de la petite sirène est si longue qu’il est bien difficile de la couper, la sorcière est un crabe retors… Le personnage du prince est bien falot, assez vulgaire même dans sa gloutonnerie. La petite sirène devrait s’horrifier de le voir dévorer goulûment un plateau de fruit de mer, mais, asservie à sa passion, s’obstine dans son amour aveugle et non-réciproque. Sebastian Monti porte fort bien le rôle assez court qui lui est dévolu, tout comme Marion Vergez-Pascal – timbre fruité et une belle présence – en sœur aînée compatissante.
Marion Lebègue prend en charge deux rôles clefs où s’imposent pareillement son autorité vocale, ses graves larges et pleins, sa diction précise. Elle s’amuse à nuancer ses couleurs entre une grand-mère plus ronde et les accents grinçants de la sorcière, machiavélique à souhait.
Enfin, Clara Barbier-Serrano campe une merveilleuse petite sirène à l’émission naturelle, au timbre ductile du parlando jusqu’aux vocalises et sur l’ensemble de l’ambitus. Comédienne délicate et sensible, elle se révèle bouleversante lorsqu’elle tente d’apprendre à marcher ou accepte de se dissoudre, simple écume sur la mer.
Vous pourrez encore applaudir ce très beau spectacle à Charleroi en décembre puis à Aix-en-Provence au printemps prochain.
*dans le conte d'Andersen, la Petite Sirène aspire avant tout à une âme immortelle

