Cent ans après Puccini, un nouvel opéra italien à New York

Il Caso Mortara - New York

Par Giulio d’Alessio | sam 27 Février 2010 | Imprimer
Francesco Cilluffo (*1979)
IL CASO MORTARA
Opéra en deux actes
Première mondiale: 25 Février 2010, Dicapo Opera Theater, New York
Livret de l’auteur, tiré d’une histoire vraie
Commande du Dicapo Opera Theater, New York
 
 
Mise en scène : Michael Capasso
Décors : John Farrell
Costumes : Ildiko Marta Debrezceni
Lumières : Susan Roth
 
Salomone Mortara : Peter Furlong
Marianna Mortara : Iulia Merca
Papa Pio IX : Chad Armstrong
Edgardo Mortara : Christopher DeVage
Rachele : Christina Rohm
Riccardo Mortara : Ubaldo Feliciano-Hernandez
Inquisitore Feletti : Tom McNichols
2 gardes papaux, 2 prêtres, 2 cardinaux : Daniel Quintana, Michael Callas
Edgardo Mortara (enfant) : Jake Glickman
 
Choeur et Orchestre du Dicapo Opera Theater
Direction : Pacien Mazzagatti
 
New York, 25 Février 2010
 
Cent ans après Puccini, un nouvel opéra italien à New York.
Le 10 décembre 1910, au Metropolitan Opera de New York, La Fanciulla del West voyait le jour. Cent ans après, le il Dicapo Opera Theatre de New York présente le premier opéra italien commandé à un compositeur italien par la Grande Pomme depuis l’époque de Puccini.
 
En outre, il s’agit là de la première commande passée par cette compagnie d’opéra petite mais ambitieuse qui peut se prévaloir des conseils artistiques du compositeur Tobias Picker (célèbre, au moins en Amérique, par ses opéras Emmeline et An American Tragedy).
 
Il caso Mortara, livret et musique du compositeur et chef d’orchestre italien Francesco Cilluffo (trente ans), est un opéra en deux actes basé sur le cas bien connu et encore aujourd’hui controversé d’Edgardo Mortara, enfant juif de Bologne secrètement baptisé par une servante chrétienne et arraché à sa famille par l’Inquisition sur ordre de Pie IX. L’opéra embrasse une vaste période historique : de 1852, année du baptême secret d’Edgardo, à 1940, année de sa mort. Soustrait à ses parents juifs et élevé comme fils adoptif de Pie IX, Edgardo Mortara prononça ses vœux et se fit prêtre. Il prêcha longtemps pour la conversion des Juifs, y compris de ses propres parents, qui tentèrent en vain de le ramener à la religion juive. A la fin de sa longue vie, il fut destiné par les nazis à la déportation en raison de son sang juif, sort que par chance une mort naturelle lui épargna.
 
D’abord contenu dans un cadre narratif de facture traditionnelle, le récit peu à peu se désagrège à mesure que les événements dissolvent le destin des personnages, pour finalement composer une réflexion tout à fait moderne sur la complexité de l’identité individuelle et sur le rapport entre destin privé et Histoire.
 
Dans les deux actes alternent avec science les moments d’action (comme l’enlèvement de l’enfant à sa famille ou le chœur célébrant la prise de la Porta Pia) et les oasis d’abandon lyrique et de suspension métaphysique, qui atteignent parfois des sommets de tension émotionnelle surtout dans le quintette avec chœur basé sur la prière hébraïque Shema Israel (Ecoute, Israël) et dans l’interlude du second acte.
 
A rebours de tant d’œuvres lyriques contemporaines, construites sur les éternels récitatifs ornés de recherches instrumentales plaçant au second plan l’élément dramaturgique, Il Caso Mortara comporte des duos, des airs, des concertati et des chœurs. Cependant, il ne s’agit en rien d’une banale opération de style rétro… Fort de ses études au Conservatoire de Turin puis à la Guildhall School of Music e tau King’s College de Londres, Francesco Cilluffo fait montre dans sa partition d’une science notable de l’orchestration, rappelant le raffinement de Berg ou Britten, tout en se pliant à des effets dramatiques hautement théâtraux comme sans doute, dans l’histoire de l’opéra italien, Dallapiccola a su seul le faire après Puccini. Tantôt hachées et sculptées pour coller au drame, tantôt repliées en phrases sinueuses révélant un sens inné de la mélodie lyrique de type expressionniste, les lignes vocales apportent la juste réponse contemporaine aussi bien aux extrémismes avant-gardistes qu’aux trop faciles clins d’œil au pop vus dans de récentes expériences musicales. En termes de dispositif théâtral, de conception musicale et de bonheur dans l’invention mélodique, le travail du jeune compositeur turinois est un des opéras contemporains les plus convaincants que nous ayons pu voir en scène ces dernières années.
 
Du cast vocal, globalement de bon niveau, se distingue le mezzo soprano roumain Iula Merca dans le rôle de Marianne, la mère d’Edgardo. L’écriture vocale, riche de phrases lyriques et passionnées, permet d’apprécier la tenue et la présence scéniques de cette artiste à la voix chaude et ronde, capable cependant de se plier à des accents quasi expressionnistes dans les moments les plus intenses. Des scènes telles que la supplication aux gardes du pape, ou bien son apparition en fantôme délirant dans l’onirique duo final où son fils meurt, laissent le spectateur dans un état de commotion et de désorientation difficiles à oublier.
 
A ses côtés, la performance la plus convaincante vient de Christopher DeVage, baryton, qui incarne Edgardo Mortara adulte, et de Chad Armstrong, basse-baryton, qui prête sa voix à Pie IX. DeVage possède un timbre de baryton doux et sensuel, et offre une performance d’acteur remarquable dans le duo tourmenté avec son frère Riccardo, où la musique rend de manière analytique la dissension intérieure du personnage entre adhésion à sa nouvelle foi et appels à rester fidèle au sang paternel. Armstrong, quoique pas toujours impeccable dans l’intonation, se montre majestueux et menaçant autant qu’il le faut dans le costume de Pie IX, sans effacer les contradictions et les occasionnels accès de douceur de celui qui fut appelé “le Pape Roi”.
 
Le ténor Peter Furlong incarne Salomon, le père d’Edgardo. Son timbre métallique et sa prononciation italienne fautive nous auront empêché d’apprécier pleinement le portrait de ce père censément “verdien” (le rôle serait idéal pour une voix alla José Cura), surtout dans le grand duo de confrontation avec Pie IX à la fin du premier acte et dans son air soliste basé sur le Psaume 13. Sa performance reste néanmoins à la hauteur de l’enjeu, malgré un certain manque de puissance dans la déclamation venu affaiblir sa contribution aux ensembles.
 
Parmi les personnages secondaires, il faut signaler la Rachel de Christina Rohm, artiste à l’instrument solide et convaincant à laquelle s’ajoute une grande expansivité musicale et une présence scénique mesurée et élégante ; qualité affirmée principalement dans le bel interlude du second acte, libre adaptation du Cantique des Cantiques.
 
La direction de  Pacien Mazzagatti, quoique de belle facture, manque de la capacité fondamentale à mettre en avant ce qui constitue un atout de cette partition, à savoir la synthèse entre soin du détail instrumental et rythme passionné de la narration. Le niveau de l’orchestre est assez médiocre, mais on note tout de même un bel effort de dialogue avec les chanteurs.
 
Michael Capasso, directeur du Dicapo Opera Theatre, a proposé une mise en scène simple, à la limite de l’inexistence. Si l’on apprécie la volonté de clarté pour cette première représentation d’un opéra, on ne peut pas ne pas sentir le manque dans la mise en scène d’un savoir-faire plus profond et plus abstrait, capable de rendre scéniquement la pluridimensionnalité de l’affaire qui nous est contée sans la faire tomber dans un schématisme brouillon.
 
Electrisée par la présence dans la salle de quelques-uns des plus importants compositeurs américains – Ned Rorem, Tobias Picker, David Del Tredici e Charles Wuorinen -, mais aussi par la présence d’une descendante de la famille Mortara, la soirée a été couronnée par un beau succès public, que sont venus confirmer l’annonce faite par le théâtre de la reprise d’Il Caso Mortara au cours de la saison 2011-2012 et le sold out des représentations suivantes.
 
Giulio D’Alessio
 
 
 

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