C'était si beau

Par Laurent Bury | jeu 15 Mars 2012 | Imprimer
 

Comme le dit Ariane dans le dernier air de l’opéra éponyme, « C’était si beau », mais c’est fini : ainsi que l’Opéra de Paris s’en est presque vanté, on n’y entendra plus une seule note de Massenet en 2012. Heureusement, on se console presque en reconnaissant que c’est une fort belle soirée qui a mis un terme prématuré aux célébrations du bicentenaire du compositeur stéphanois.

Sous la baguette experte du chef suisse Guillaume Tourniaire, bien connu pour son entreprise de résurrection de pans oubliés du répertoire français sous le label australien Melba, et qui sait restituer à cette musique tant l’ampleur des contours que la finesse des détails orchestraux, les élèves de l’Atelier Lyrique ont honoré Massenet à travers ses opéras, après avoir chanté ses mélodies en janvier (voir brève). Et ce second concert est l’occasion de revenir sur certaines impressions laissées par le premier. D’abord parce que l’Atelier Lyrique est cette fois réuni au grand complet, ses douze membres ayant tous répondu à l’appel, alors que le récital de mélodies ne faisait participer que sept d’entre eux. Ensuite, parce que la présence de l’orchestre modifie sensiblement le rapport de forces, et enfin parce que la mélodie est un genre qui ne convient pas également à tous les chanteurs, surtout la mélodie française. Sur ce plan, d’ailleurs, le bilan est contrasté : trois élèves de l’Atelier Lyrique sont francophones de naissance, et parmi les autres, la maîtrise de notre langue paraît bien inégale. Rien d’infamant, entendons-nous bien, mais pour de jeunes artistes venus se perfectionner en France, on pourrait s’attendre à plus de scrupules linguistiques. Chez certain(e)s, « je ne puis » devient « génépi », tel personnage ne « s’ennuie » pas, mais « s’anouie », sans parler des H intempestifs et de respirations curieusement placées.

Vocalement, c’est un quasi sans fautes, qui s’ouvre et se referme magistralement, avec l’éblouissante prestation de Marianne Crebassa, révélée à Montpellier dans le Wuthering Heights de Bernard Herrmann et réentendue au Festival de Radio-France dans La Magicienne de Halévy. Avec une assurance justifiée par son immense talent, elle déploie dans l’air de Dulcinée toute la splendeur de son timbre (quels graves !) et une diction parfaite. En Prince Charmant de Cendrillon, elle donne tout aussi admirablement la réplique à l’excellente Andreea Soare, remarquée lors du récital de janvier ; ponctué par quelques notes de la Fée-Marraine (Julie Mathevet, ancienne élève de l’Atelier Lyrique qui fait désormais carrière), leur dialogue s’élève au même niveau d’émotion que le duo de Sophie et d’Octavian dans Le Chevalier à la rose. A la même Andreea Soare revient l’honneur de conclure la première partie du concert, dans l’ineffable scène finale d’Ariane, avec ses trois sirènes-Rheinmädchen. Avec une articulation un peu moins claire que dans notre souvenir, la soprano roumaine brille par un timbre riche à qui Massenet convient fort bien. Au même niveau de qualité, on situera l’air d’Hérode superbement interprété par un Michał Partyka bien plus à sa place dans cet univers musical que dans celui des mélodies. Parmi les ténors, Kévin Amiel fait lui aussi bien meilleure impression qu’en janvier, avec un Des Grieux très entreprenant, et dans Le Jongleur de Notre-Dame, João Pedro Cabral confirme les grandes qualités de son timbre assez léger ; Cyrille Dubois ne chantait pas lors du concert de mélodies, et l’air de Lentulus dans Roma semble beaucoup solliciter une voix qui n’a pas tout à fait les moyens de Lucien Muratore, le heldentenor marseillais pour qui le rôle fut écrit. Chenxing Yuan est très applaudie en Manon, et de fait elle y apporte tout son charme, mais sans les arrières-plans nostalgiques qu’ont su y mettre les plus grandes titulaires du rôle : peut-être aurait-on d’ailleurs pu se dispenser d’extraits de l’œuvre la plus connue de Massenet, dans ce concert surtout consacré à des raretés. Et qu’on ne nous dise pas que le public l’exige, puisque ledit public ignorant applaudit à tort et à travers, par-dessus l’orchestre, aussitôt après « Je marche sur tous les chemins » et entre les couplets d’ « Obéissons, quand leur voix appelle ». Du moins Florian Sempey trouve-t-il l’occasion de manifester tout son tempérament dans l’air de Lescaut. Les affinités de Damien Pass avec ce répertoire restent toujours aussi douteuses, et l’ironie misogyne du Diable de Grisélidis ne lui convient guère. Faute de maîtriser tout à fait le style de l'opéra français, Anna Pennisi ne laisse guère de traces en Prince de Cendrillon ; la Polonaise Agata Schmidt séduit d’abord par son timbre prenant, mais peine à habiter jusqu’au bout l’air de Charlotte pris à un rythme très lent, tandis que sa compatriote Ilona Kzywicka convainc davantage dans La Vierge. On l’a dit, on n’entendra plus de Massenet à Paris cette année sur la première scène nationale, et pourtant c’était si beau…

 

 

 

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