Champagne aux épices

Die Fledermaus - Strasbourg

Par Sylvain Fort | sam 17 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

La Chauve-Souris, c’est le vaudeville à son meilleur : derrière les conventions du drame bourgeois se profile la décadence grotesque d’un monde trop bien réglé. Rendre visible cette glissade de la comédie de mœurs à la farce loufoque est la grande force de la nouvelle production proposée par l’Opéra National du Rhin en cette fin d’année, en coproduction avec l’Opéra de Nuremberg.

 

Le premier acte se tient dans un salon présentant tous les atours du confort établi, mais sous une forme déjà quelque peu déstructurée – miroirs bancals, tentures colossales – qu’étaye un jeu d’acteurs délibérément boulevardier (mais peut-on échapper aux pas de deux entre Eisenstein et Falke ? C’est irrésistible). Le second acte est plus schématique et nous transporte dans un espace identifiée de manière sommaire (lustres, coupes et bouteilles suspendues, sofas baladeurs) où les personnages souvent se réduisent à des marionnettes.

 

Habiter ce deuxième acte est une gageure, tant les séquences y sont juxtaposées plus qu’enchaînées. Aussi Waut Koeken mobilise-t-il assez largement les choristes, les (excellents) danseurs et les figurants dans des chorégraphies hilarantes, et souvent aussi épicées que le glühwein local. Particulièrement éloquentes – de gestes – les deux créatures en frac, bas résille et lunettes noires flanquant Orlofsky et faisant régner parmi les hôtes tantôt la terreur tantôt la débauche. Néanmoins les enchaînements peinent parfois à se faire sans césure, la faute à un certain manque de vivacité chez les chanteurs dans ce dur exercice, et à un chef hésitant parfois à accélérer le mouvement. Troisième acte carrément déstructuré, où les prisons sont des ampoules à barreaux où gisent des fêtards évanouis, où le sol est jonché d’effets oubliés, où l’action alternant entre quiproquos, dialogues et ensembles consacre la déchéance de tout et de tous dans une apocalypse (au sens étymologique) qui bientôt ne sera plus très joyeuse.

Avec ses limites, qui tiennent au livret même, cette mise en scène relève le gant de maintenir constante l’attention et permanent l’amusement, les décors très réussis de Yannik Larivée et les costumes inventifs de Susanne Hubrich aidant à la lisibilité de l’ensemble. Mention spéciale pour les éclairages de Nathalie Perrier, distribués avec une rare intelligence dramatique.

On a confié Eisenstein au baryton néerlandais Thomas Oliemans, baryton qui monte, entendu in loco en Arlequin et en Marcello. La voix est bonne, sonore, un peu générique peut-être, l’allemand est très idiomatique. Evidemment, les aigus du rôle mettent à l’épreuve ce baryton lyrique, qui falsettise plus souvent qu’à son tour voire carrément transpose à l’octave (le duo de la montre). Mais l’acteur est confondant de présence et d’intelligence, et l’on oublie les limites purement vocales pour admirer sa composition de benêt joué. A ses côtés, Rosalinde trouve dans l’Américaine Jacquelyn Wagner (qui fut Fiordiligi à l’ONR en 2009) une interprète hors-pair. Si elle a moins à se démener que son Eisenstein de mari, elle impose un personnage très grande dame. Vocalement, elle fait valoir un timbre velouté et charnu, un ambitus vocal et un galbe de la ligne vraiment séduisants, obéissant à une technique audiblement façonnée par Mozart. Sa stature et sa classe font penser à Annette Dasch : pourvu qu’elle ne brûle pas ses moyens aussi vite que la soprano allemande ! 

Les seconds rôles sont des plus comestibles. Ainsi de Wiard Witholt, qui apporte à Falke une densité intéressante et une maîtrise vocale notable ; de Christian Baumgärtel, qui fait exister Alfred à force de drôlerie et de virevoltes vocales, malgré une voix un peu maigre ; de Hendrickje Van Kerckhove, Adèle toute en souplesse et en charme, dépourvue de toute vulgarité ; de Rainer Zaun, Franck irrésistible ; d’Emmanuelle Schuler en Ida et Lars Piselé en Dr. Blind, qui font exister des personnages assez sommaires. Dans le rôle de Frosch, Jean-Pierre Schlagg propose une composition qui démarre sous la forme d’une intervention de spectateur depuis sa loge, avant de gagner la scène et de nous divertir de force alsacismes, version éminemment locale et drolatique de ce que les purs Viennois apportent à ce rôle. Les chœurs de l’Opéra semblent fort s’amuser à cette mascarade et chaque choriste semble se plaire à inventer son propre personnage. Dans le rôle impossible d’Orlofsy, Isabelle Druet est simplement stupéfiante de présence et d’abattage : elle joue à merveille l’ennui kolossal et controuve un accent franco-austro-germano-russe des plus réjouissants ; vocalement, elle se pose là. Roland Boër anime la fosse avec un brio incontestable, qui toutefois se relâche un peu dans le II. Peut-être devrait-il rester alors davantage maître du timing scénique, comme il sait si bien le faire par ailleurs.

 

 

 

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