Comme autrefois

Turandot - Vérone

Par Jean-Marcel Humbert | sam 24 Juillet 2010 | Imprimer
La particularité de cette saison 2010 du 88e Festival de Vérone est d’avoir été tout entière, pour la première fois, confiée au même metteur en scène / décorateur : Franco Zeffirelli. Et la particularité de ce Turandot est d’être une nouvelle production, la seule puisque les quatre autres spectacles (Aïda, Carmen, Madama Butterfly et Le Trouvère) sont des reprises. Nul ne peut dénier à Zeffirelli (aujourd’hui âgé de 87 ans) autant de savoir faire que de talent, mais peut-être que trop, c’est trop. On retrouve en effet dans les deux productions vues (Turandot et Aïda) les même principes, les même « tics » dirons-nous qui, multipliés par cinq, ne peuvent que devenir lassants.
 
En ce qui concerne Turandot, on sait que Puccini, obnubilé par le souvenir d’Aïda, voulait réaliser lui aussi un grand opéra. La place de cette œuvre aux arènes de Vérone n’est de ce fait pas critiquable, d’autant que Zeffirelli lui donne un aspect totalement spectaculaire : lorsque, à la deuxième scène de l’acte II, une espèce de grand paravent chargé de dragons qui jusqu’alors barrait toute la scène se replie sur les côtés et que soudain apparaît en pleine lumière le palais de la princesse Turandot, l’effet de surprise est total. Bien sûr, ce palais totalement kitch n’a rien à voir avec une quelconque réalité, il s’agit d’un palais de conte de fée, Disneyen, maison de porcelaine avec ses jeux de transparence dans les verts pâle et bleus pâle, animée de costumes jaunes et roses pâle… On est entre les cabinets chinois du XVIIIe siècle et une Chine de pacotille et d’opérette, mais qu’importe, le public est conquis et applaudit, et l’on doit admettre que, théâtralement parlant, c’est une réussite d’une autre époque, l’antithèse totale du travail de décorateurs plus épurés comme Pizzi, mais une réussite quand même : c’est ce souvenir de Vérone que les visiteurs venus des quatre coins du monde emporteront avec eux.
 
Car on sait ce que l’on vient chercher à Vérone : on y voit le meilleur comme le pire, des représentations miraculeuses comme la plus plate routine, les plus grands chanteurs du monde comme les pires doublures. Mais ce qui ne peut manquer, vu l’immensité des lieux, c’est le grand spectacle, et les rares fois où Vérone a essayé de s’en échapper, l’erreur est apparue flagrante. C’est certainement sur ce dernier point que Zeffirelli marque le plus de points. Car l’œuvre est bien adaptée au plein air : on se souvient notamment des représentations données à Pékin dans la Cité Interdite en 1998. Et il faut dire que quand la vraie lune apparaît dans le ciel de Vérone entre les nuages au Ier acte, juste au moment voulu, cela a quelque chose de magique.
 
Cela dit, la mise en scène elle-même est soignée, mais hyper-traditionnelle. Donc il y a peu à en dire, sinon que, comme dans Aïda le lendemain, le petit peuple est au premier plan en costumes neutres couleur muraille, à regarder le souverain et la cour inaccessibles. Il y a de beaux moments, mystérieux ou sainement populaires, et d’autres où tout dérape, comme la scène finale où l’on est projeté dans l’opérette : c’est devenu d’un coup Le Pays du sourire à défaut du Mikado… Mais surtout, comme souvent avec Zeffirelli, il y a trop de monde sur scène, ce qui présente deux inconvénients graves : cette foule ne peut éviter d’émettre un bruit important, et la plupart du temps, on n’arrive plus à distinguer où se trouvent les chanteurs principaux. Pour ce qui est de ceux-ci, comme ce sont de vieux routiers du domaine, ils donnent le plus souvent leur propre interprétation de leur rôle.
 
Giovanna Casolla (la princesse Turandot), est bien sûr un cas particulier de la scène internationale. Après avoir joué tous les grands rôles du répertoire lyrique italien, tant soprano que mezzo (tels Manon Lescaut, Eboli, Tosca, Aïda…), elle a abordé en 1996 le rôle de la princesse Turandot, dont elle s’est fait aussitôt une spécialité et qu’elle chante partout dans le monde depuis lors : entre autres à Orange en 1997, Pékin et Avenches en 1998, Barcelone pour la réouverture du Liceo en 1999, Torre del Lago en 2001. Sa voix qui bouge parfois un peu ne peut être qualifiée de belle, et elle n’a pas la puissance infaillible de Birgit Nilsson, mais elle conserve un très beau médium et, grâce à une technique très particulière de projection, des aigus efficaces. Surtout, comme Eva Marton, elle est une tragédienne exceptionnelle, et a développé une intelligence du texte confondante : le moindre mot, la moindre inflexion est soulignée d’un geste, d’une attitude, d’un regard. Elle a aussi créé un vrai personnage, qui n’appartient qu’à elle, et qui est visiblement inspiré de l’impératrice Ts'eu-Hi (Cixi), à qui elle arrive à ressembler. Elle reste, aujourd’hui encore, avec une voix inchangée et une grande puissance vocale, insurpassable dans ce rôle.
 
Marco Berti (Calaf) est également un excellent chanteur, habitué de Vérone. Il a la puissance et la prestance nécessaires (malgré des costumes médiocres), et crée un personnage parfaitement crédible. Musicalement parlant, il a fait de très jolies nuances, de beaux diminuendo, tout en assurant des aigus éclatants ; et il s’est même offert le luxe, suite à l’accueil particulièrement chaleureux du public, de bisser le Nessun dorma. En revanche, le style n’est pas toujours du niveau de la prestation vocale. Leonardo Lopez Linares, Saverio Fiore et Aldo Orsolini, qui assurent les rôles de Ping, Pang et Pong habillés comme souvent de vert, jaune et rouge, assurent bien tant vocalement que scéniquement, mais dans un style très traditionnel, ces trois personnages aussi inquiétants qu’ils peuvent être amusants. La mise en scène leur imposant de bouger beaucoup, et du fait des dimensions du lieu, ils sont parfois trop éloignés les uns des autres et de ce fait ne sont pas toujours ensemble. Mais leur déménagement par des coulis, à la fin de la première scène de l’acte II, est une idée amusante. Carlo Cigni chante un Timour honorable, et Carlo Bosi un empereur Altoum correct mais un peu faible en volume. Enfin, Maria Letizia Grosselli, qui remplace Fiorenza Cedolins normalement prévue dans le rôle de Liù (excusez du peu), mérite surtout que l’on oublie son nom. Elle n’a rien de la douceur vocale du personnage, pas de véritable ligne de chant, un vibrato accentué, et des éclats souvent métalliques.
 
La direction de Giuliano Carella est plutôt molle et plate, et là où l’orchestre devrait claquer, il sonne entre pétard mouillé et guimauve molle : il paraît souvent comme étouffé, assourdi, sans aucun des grands éclats de la partition que l’on attend. Le chef arrive quand même à contrôler les quelques décalages entre les chœurs et l’orchestre, expliqués sinon justifiés par l’éloignement des deux masses vocales aux deux extrémités opposées de la scène.
 
Enfin, quel dommage que Vérone n’ait jamais réussi à se débarrasser de la « claque », pratique bien désuète qui oblige à entendre des hurlements du genre « viva maestro » dès que celui-ci arrive, « bravi Marco » à peine celui-ci a-t-il terminé la dernière note d’un air, ou encore des « bravi Maria Letizia » bien mal venus… Seule Giovanna Casolla a réussi à éviter ce soutien détestable, dont elle n’a visiblement que faire.
 
Au total, une représentation très (trop) spectaculaire côté scénique, et plus qu’honorable côté vocal. On sort de là plutôt content, en se disant qu’on a passé une bonne soirée, ce qui n’est déjà pas si mal. Et puis, grâce à Zeffirelli, on a fait un grand bon dans le passé, pas celui de la Chine ancienne, mais celui de l’opéra de sa jeunesse.
 

 

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