La 32e édition du concours international de chant de Mâcon a confié à Régis Campo la présidence du jury, où se retrouvent artistes lyriques reconnus (Catherine Trottmann, Albane Carrère, Yu Chen, Asta Kriksciunaité, Jean-Paul Fouchécourt), directeurs d’opéra, de festival et agent artistique (Matthieu Dussouilliez, Matthieu Rietzler, Céline Huvé, Jean-Michel Mathé, Thierry Ravassard, Paolo Monacchi), ainsi que David Hurpeau, qui dirige l’orchestre accompagnateur. Le compositeur de La petite sirène a écrit, ou réécrit pour l’épreuve distincte dédiée à la mélodie française de belles pièces, adaptées à chacune des tessitures, sur des poèmes de Clément Marot (fréquemment illustrés durant la Renaissance) ainsi qu’un extrait de son dernier ouvrage lyrique. C’est l’Orchestre symphonique de Mâcon qui aura la responsabilité de l’accompagnement, comme des trois œuvres symphoniques et chorale qui ponctueront la matinée.
Avec sa renommée, outre la visibilité qu’il offre aux lauréats, aux engagements assurés, le concours ne décerne pas moins de 16 000 € de prix, sans compter ceux en nature. De quoi motiver un grand nombre de candidats, de toutes origines. Venant de 15 pays, ils étaient 125, puis 45 à dépasser le stade des auditions et à concourir aux épreuves terminales, pour n’être plus que six à la finale, auxquels il faut ajouter les quatre du concours de la mélodie française. Comme de coutume, les voix de femmes sont les plus nombreuses – trois-quarts des candidates – dont quatre participent à la finale. Deux barytons leur disputeront les prix.
La première partie est introduite par l’Ouverture d’Egmont de Beethoven, âpre, dramatique, puis jubilatoire, la seconde par la deuxième des Danses norvégiennes de Grieg. Après l’attribution des prix, c’est la Pavane de Fauré, dans sa version chorale qui réunit six formations locales auxquelles les solistes prêtent leurs voix. Un beau programme, présenté par Saskia de Ville, propre à réjouir tous les publics
Audrey Maignan réussit l’exploit de réunir tous les suffrages, ceux du jury, comme ceux de l’orchestre, des techniciens, du public et des lycéens. Simultanément, elle remporte le premier prix de la mélodie française. « Quel frisson court dans mes veines », du Roméo et Juliette de Gounod ouvrait sa participation. Choix bienvenu dont l’émotion est communicative, servie par des moyens rares : la beauté du timbre, la richesse de la palette, l’ampleur somptueusement lyrique, la noblesse sont au rendez-vous. La sûreté des moyens se confirmera avec une authentique Mimi, bouleversante de vérité (« Donde lieta usci » de La Bohème). Une récompense amplement méritée, donc.
Le deuxième prix revient à Marion Vergez-Pascal. Pour commencer, la chanson du page Stéphano (« …Que fais-tu, blanche tourterelle »), toujours du Roméo et Juliette de Gounod. D’emblée, on devine la comédienne dont se double la mezzo : la voix est riche en couleurs, la prosodie, la conduite de la ligne sont exemplaires, assorties de l’ardeur, de la conviction, une langue dans laquelle chaque mot trouve son juste poids. Solide et saine, l’émission sait se faire caressante, au velours envoûtant, comme arrogante, au mordant singulier. C’est encore dans le « Smanie implacabili », précédé de son « Ah ! Scostati » (de Cosi fan tutte) qu’elle déploie tout son art. Le désespoir de Dorabella, l’amante abandonnée, est superficiel, dans le contexte du livret comme dans la musique, et seul l’ostinato haletant de l’orchestre lui donne un semblant de dramatisme. Le traduire vocalement avec la subtilité nécessaire, sans feinte, n’est pas évident. Marion Vergez-Pascal parvient à exprimer avec justesse cette duplicité annoncée, et l’absence délibérée de cadence (puisque Despina enchaîne aussitôt) surprend toujours. Nous sommes bien dans la tradition de l’opera buffa. Une prestation marquante..
Rayonnante, pétillante d’esprit en Adèle (Die Fledermaus, de Johann Strauss), Juline Florentino da Fonseca nous vaut un Mein Herr Marquis à faire oublier Rita Streich, d’autant que la soubrette est sous nos yeux. Morceau de bravoure pour colorature, dans un allemand parfait, il est servi avec charme, dans une aisance constante. La légèreté, la finesse des aigus sont aussi appréciés que les solides graves, jamais appuyés. Une leçon de style. Son chant lumineux et flexible illustrera avec autant de bonheur la valse de Juliette (toujours du Roméo et Juliette de Gounod). Les phrasés ciselés, le souffle parfaitement maîtrisé, Juliette palpite. Lumière et souplesse sont bien là, avec – toujours – cette fraîcheur et cette aisance singulières. Un superbe troisième prix, parfaitement mérité.
Concouraient aussi Elsa Roux-Chamoux (qui chante la sœur aînée de la Petite sirène pour l’heureuse série réalisée par les maisons d’opéra du Sud méditerranéen). Ses qualités sont indéniables et ont été maintes fois reconnues au travers des concours. Il n’y avait que trois places… Sa maturité vocale, et son beau début de carrière sont prometteurs. Quant aux deux barytons, Yisae Choi et Corentin Bournon (remarquable mélodiste), le premier ne déploie pas encore la totalité de ses moyens vocaux (trop jeune pour un baryton verdien ?), et le second semble crispé, à l’expression figée (où sont l’humour de l’air du catalogue, la bravoure, la suffisance d’Escamillo ?). Mais les organes sont sains, l’émission généreuse, et tous les espoirs sont permis.
Le Prix spécial de la mélodie française imposée a dû départager Andrey Maignan, Clément Debieuvre (ténor) et Corentin Bournon et Marion Vergez-Pascal. Sans qu’aucun démérite, c’est encore Audey Maignan qui rafle la mise (**). Des noms à retenir, des voix que l’on a hâte d’entendre sur nos scènes.
L’orchestre, au son riche, généreux et homogène, sonne avec clarté, ductile, coloré, capable de phrasés exemplaires et à l’écoute constante du chant des solistes. Le souffle est continu, depuis la remarquable ouverture d’Egmont, jusqu’à la plus diaphane des textures d’accompagnement de La petite sirène. La dynamique qu’impose David Hurpeau, animé d’un sens dramatique rare, en est la marque. Exemplaire de cohésion et de précision, la formation se montre toujours attentive à la souplesse de la narration, valorisant les voix sans jamais les couvrir. Du très beau travail.
Enfin, l’association organisatrice, à qui l’on doit l’événement musical – Les Symphonies d’Automne (*) – que couronne le concours, doit être chaleureusement remerciée, avec son équipe de bénévoles, qui s’affairent à faciliter le séjour des candidats, à accueillir le public et, dans l’ombre, à régler toutes les tâches essentielles à son bon fonctionnement. Merci Mâcon !
(*) Durant une douzaine de jours, de multiples manifestations sont organisées, autour du thème « entre lumière et souffle », où la voix et la Scandinavie sont valorisés. Par ailleurs, il faut signaler la production du Faust de Gounod, avec de jeunes solistes et une mise en scène de Catherine Dumousseau-Burthier, direction David Hurpeau. (**) Aucun candidat finaliste ne repartira les mains vides : la multiplicité des prix est telle que chacun se voit récompensé, et ce n’est que justice. Crédit photos : Roxana Albu-Mercié


