Deux précautions, même inutiles, valent mieux qu'une

Il Barbiere di Siviglia - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | dim 07 Octobre 2012 | Imprimer
 
On ne change pas une équipe qui gagne : le tandem formé par le metteur en scène, Joan Font, et le chef d’orchestre, Paolo Olmi, nous avait valu à Bordeaux il y a deux ans une Italienne à Alger d’excellente facture (voir recension). Le binôme revient en ouverture de saison girondine avec un Barbier de Séville pour lequel on a mis les bouchées double : deux distributions en alternance et un nombre accru de représentations.
Une fois n’est pas coutume, commençons par saluer, avant les chanteurs, le travail de l’orchestre, des choristes et du maestro qui enchainent dix jours durant, à la suite ou presque, huit Barbier, sans que d’une fois sur l’autre la qualité ne paraisse en pâtir. Paolo Olmi connaît son Rossini sur le bout des doigts. Sa direction ne se contente pas de servir inlassablement du crescendo comme on réchauffe le même plat. Elle soigne le détail dans les passages symphoniques, et s’emploie à répondre aux exigences rythmiques de l’ouvrage, lorsque la mise en scène veut bien ne pas lui mettre de bâtons dans les roues (le finale du 1er acte). Mieux, derrière le geste, on sent le soutien apporté aux artistes tout au long d'un parcours semé d’embûches.
Car il ne suffit pas ici de surmonter toutes les difficultés vocales que semble s’être plu à accumuler Rossini, il faut aussi jouer, monter et descendre l’escalier autour duquel s’articule le dispositif scénique, grimper sur une guitare gigantesque ou sur un clavecin également surdimensionné qui se transforme en gondole le temps de la leçon de chant. On en restera là. Joan Font a le bon goût de ne pas abuser de gags et d’agitation. Le chœur parait même souvent statique, comme si le metteur en scène, à trop s’occuper des chanteurs, avait oublié d’indiquer aux choristes leurs mouvements. Le décor pivotant permet de respecter le livret au pied de la lettre. On passe en douceur d’une place de Séville à la demeure de Bartolo et l’utilisation astucieuse de parois transparentes permet de deviner, selon les tableaux, l’intérieur ou l’extérieur de la maison. Les costumes, intemporels, colorés, s’avèrent plus ou moins grotesques en fonction de la manière, volontaire ou non, dont ils sont portés. Mais pourquoi avoir gâché une approche pertinente en encombrant le plateau de figurants dont la présence s’avère aussi dérangeante qu’inutile ?
Des deux distributions, la première joue la carte de l’expérience, voire du prestige, l’autre celle de la jeunesse, à une exception près : Franck Leguérinel dont le Bartolo, aussi burlesque soit-il, lorgne plus vers Offenbach que vers Rossini. A ses côtés, le Basilio de Nahuel di Pierro parait encore timide et l’Almaviva de Julien Dran bien emprunté dans un rôle qu’il investit pour la première fois et dont il ne maîtrise pas tous les enjeux vocaux. Mais sa Rosine, Carol Garcia, a de l’abattage pour deux. Le grave peut paraître parfois artificiel, les registres désunis avec l’impression de deux voix en une, il n’empêche que le timbre a de la rondeur, que les aigus n’ont rien à envier à ceux d’un soprano et que le style est irréprochable. Autre atout de taille, le Figaro de Florian Sempey qui, dès les « tra la la » de sa cavatine, impose sa présence. De la puissance ? Pas seulement. Ce jeune baryton, membre de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris depuis 2010, brûle les planches, vocalement et scéniquement. Le chant se plie sur toute la longueur aux acrobaties imposées par Rossini ; le jeu possède une aisance qui frise l’impertinence jusqu’à évoquer, maquillage aidant, Pierre Brasseur dans la pantomime des Enfants du paradis. Comment ne pas tomber sous le charme.
Rien à voir, le lendemain, avec l’autre distribution. Nous sommes en terrain connu avec, comme précédemment, une exception : Sergey Romanovsky qui, s’il n’en est pas à son premier Almaviva, débute en Aquitaine. Le ténor a déjà assimilé les bases du vocabulaire rossinien – souplesse, souffle, ornementation – sans pour autant renoncer à la séduction naturelle du timbre. Il lui reste à développer ses connaissances pour adjoindre à son interprétation le « Cessa di piu resistere » qu’on lui a cette fois épargné. Luciano Di Pasquale est également familier de Rossini (il interprétait Mustafa dans L’Italienne à Alger). Son Bartolo ajoute à un tempérament comique évident la virtuosité nécessaire pour dominer le syllabisme échevelé de la partition. Don Basilio semble pour Nicolas Courjal une promenade de santé. L'air de la calomnie superbement enflé montre tout ce dont la basse rennaise est aujourd’hui capable. A l'inverse, Thomas Dolié ne trouve pas en Figaro le rôle le mieux à même de mettre en avant ses qualités vocales. Le comédien heureusement compense ce que le chanteur, sans doute fatigué, ne peut donner. Stéphanie d’Oustrac n’est pas davantage rompue à ce répertoire mais l’interprète, à défaut d’en surmonter tous les codes, vient là aussi au renfort de la cantatrice. Et quelle interprète ! Une inflexion, une œillade, une moue, un froncement de sourcil et Rosina se dessine avec une justesse qui rend secondaires les duretés de l'aigu. On trouvera aisément pupille plus appropriée – plus agile, plus imaginative, plus accorte – mais rarement Rosine mieux incarnée.
Mentionnons pour compléter l’inclassable Berta de Maryse Castets qui, à en croire les acclamations excessives accueillant son « il vecchiotto cerca moglie », doit avoir in loco sa poignée d’inconditionnels, et concluons par la question qui brule les lèvres : quelle distribution finalement retenir dans ce Barbier de Seville, la première ou la seconde ? Mais les deux mon capitaine !
Version recommandée :
 
Rossini: Il Barbiere di Siviglia | Gioacchino Rossini par Leo Nucci
 
 
 

 

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