En passant par là, Lorraine

Theodora - Paris (TCE)

Par Laurent Bury | lun 10 Février 2014 | Imprimer
 
Existe-t-il une méthode de lavage de cerveau pour mélomanes trop marqués par certaines interprétations ? Le sort s’acharne sur Sarah Connolly, qui prend un malin plaisir à incarner l’une après l’autre les héroïnes que Lorraine Hunt eut le temps de chanter durant sa trop courte carrière. Après la Phèdre d’Hippolyte et Aricie, la Médée de Charpentier, voilà qu’elle s’attaque à la sublime Irene de Theodora. Comment l’écouter en toute équité, comment échapper à l’indélébile souvenir de la grande Lorraine, magnifiée par la production de Peter Sellars ? Par chance, c’est curieusement dans le premier air, « Bane of virtue », que la mémoire de Mme Hunt-Lieberson s’avère surtout écrasante ; pour le reste du rôle, l’immense talent de Mme Connolly s’impose tout entier et nous arrache presque les mêmes larmes. A cette superbe Irene répond l’immense Theodora de Rosemary Joshua, qui compte parmi les plus belles haendéliennes d’aujourd’hui. On ne peut à son sujet que répéter les éloges déjà formulés à son endroit, retresser les mêmes couronnes de laurier dont on l’a déjà coiffée maintes fois : chaque note est chargée d’émotion, chaque phrase nous touche, chaque accent est si juste, et les moyens vocaux sont si parfaitement adaptés aux dimensions du rôle. Voilà une interprétation qui promet à son tour de s’imposer dans la mémoire, au risque d’occuper toute la place.
 
Difficile de s’imposer, face à deux artistes aussi magistrales. De fait, la distribution masculine n’y parvient que bien imparfaitement, et il ne se passe vraiment pas grand-chose avant que ces dames entrent en scène. Pour Kurt Streit, le passage des années se fait sentir : si la voix répond encore avec une certaine agilité aux exigences de la partition, c’est au prix de bien des syllabes glapies ou nasales, et ces intonations qui convenaient bien à Grimoaldo, le « méchant » de Rodelinda, une de ses grandes incarnations haendéliennes, ne sont plus ici de mise. Pour Septimius, la méthode ne fonctionne qu’en partie, et l’on passe à côté de toute la composante élégiaque du personnage. A ses côtés, l'encore jeune Tim Mead ne connaît évidemment pas les mêmes difficultés en Didymus, mais peut-être se fie-t-il un peu trop aux beaux sons qu’il est capable de produire en s’abstenant de tout vibrato : un peu plus d’émotion n’aurait pourtant été malvenu (il suffit d’écouter ce que Marie-Nicole Lemieux fait de « Streams of pleasure » avec Karina Gauvin). En Valens, Neal Davies semble vouloir compenser par une surarticulation expressive le manque d’autorité naturelle de son émission, mais peine à faire exister son personnage. Heureusement, les voix du Chœur de Trinity Wall Street sont là, et jouent un rôle central dans cette œuvre où Haendel leur a réservé de nombreuses interventions aux caractères variés, ainsi que le mot de la fin. The English Concert fait lui aussi valoir des sonorités raffinées, mais l’on en vient à un autre point où le bât blesse : la direction de Harry Bicket. Sèche, presque sévère, elle se contente d’abord d’enchaîner les airs au lieu de faire respirer cette musique, là où l’on attendrait plus de moelleux, plus de souplesse : cela rend aussi plus superficielle l’approche du texte, et l’air « Bane of virtue », mentionné plus haut, est ainsi pris à un rythme sautillant, qui empêche de donner un sens aux vocalises. Heureusement, et peut-être est-ce lié, là encore, à la qualité superlative de ses deux interprètes féminines, le chef britannique se décrispe peu à peu et atteint en deuxième partie de soirée le niveau d’émotion auquel doit nous porter cette œuvre.
 
 

 

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