Entre ciel et terre

Tannhäuser - Baden-Baden

Par Pierre-Emmanuel Lephay | mar 29 Juillet 2008 | Imprimer
Nikolaus Lehnhoff est un habitué du Festspielhaus de Baden-Baden. Nous avons en effet pu y voir son Parsifal en 2004 et son Lohengrin en 2006. Nous retrouvons tout à fait son style avec ce Tannhäuser, un style épuré, esthétique mais aussi un peu froid. Si nous avions été moyennement convaincu par les deux précédentes productions, nous avons en revanche été tout a fait séduit par celle-ci.
Le décor représente un immense espace au milieu duquel trône un imposant escalier à vis, très design. Le tout est recouvert de petites lumières qui s’illuminent selon les situations. Les nombreuses possibilités de circulation que permet ce décor sont remarquablement exploitées par Lehnhoff et apportent une diversité très appréciable. On peut voir dans cet escalier un symbole du cheminement de Tannhäuser, venant des profondeurs du Venusberg et rejoignant Elisabeth au Paradis. De même, le délabrement de l’escalier, tel qu’on le voit au 3° acte, semble refléter la dépravation de Tannhäuser et l’impossibilité pour lui de recouvrer son honneur, d’accéder au Salut divin et de rejoindre Elisabeth. Après une ultime apparition de Vénus, surgie de terre, Tannhäuser finira cependant par disparaître dans les hauteurs de l’escalier. Image d’une belle simplicité et d’une grande force. Exit donc la crosse papale fleurie et toute l’imagerie religieuse traditionnelle. On pourra rétorquer que la lutte entre les sens et la conscience chez Tannhäuser s’en trouve affadie et réduite au choix entre deux femmes, pourtant, la présence de cet escalier-symbole de la destinée compense cela et apporte une dimension non négligeable à cette vision originale et forte.
On rechignera en revanche sur les costumes étranges, notamment ceux des choristes, coiffés de bois de cervidés, sans doute pour répondre à la chasse qui se déroule au premier acte dans la Wartburg, ou à ceux des participants au tournoi de poésie du deuxième acte, revêtus d’un frac doré peu seyant et qui se saisissent d’un micro lorsqu’ils s’affrontent au concours. On a aussi du mal à comprendre pourquoi Elisabeth est habillée en mariée au III... Autre curiosité, les danseurs du Venusberg, ressemblant à des larves (voire des spermatozoïdes ?...) et effectuant une chorégraphie à la gestique très rapide et saccadée. Nous y avons vu pour notre part, une évocation mécanique de l’acte sexuel : ces « poupées », tels des automates, sont comme programmées sans que la réflexion et la conscience ne les affleurent (Vénus apparaît d’ailleurs telle une poupée sur un socle au début de l’ouvrage). Leur manière de littéralement « dévorer » un homme lors de la Bacchanale introductive les rend par ailleurs assez inquiétants. Ainsi, passé le choc de la chorégraphie, on découvre là encore, une signification sous-jacente intéressante.
Nos oreilles furent très attentives à la direction musicale de Philippe Jordan, futur directeur musical de l’Opéra de Paris, et nous ne fûmes pas déçu par la maturité de ce jeune chef et son travail sur l’œuvre de Wagner : ce musicien a quelque chose à dire et réussit à le faire passer. Jordan offre ainsi une lecture très personnelle, très fouillée avec une palette de nuances assez incroyable - qu’il réussit même à transmettre aux chanteurs. La variété des tempi, l’importance des respirations et des silences est également remarquable. Sachant donner un grand souffle aux pages chorales et symphoniques de la partition (le chœur du deuxième acte avant le tournoi, le finale), il réussit par ailleurs à suspendre le temps dans des moments plus élégiaques comme la célèbre Romance à l’étoile - véritablement entre ciel et terre, en apesanteur - ou toute la scène pastorale du premier acte qui ferait ainsi presque penser au début du troisième acte de Tristan und Isolde. De bout en bout, Philippe Jordan déploie des trésors d’expressivité. Cela pourrait frôler le maniérisme, mais ce qu’on y gagne en richesse sonore et en sensibilité est admirable. Le Deutsches Symphonie-Orchester de Berlin est superbe, notamment des cuivres exemplaires qui chantent toujours et un premier hautbois impeccable.
La distribution est très homogène. En premier lieu, Frank van Aken campe un Tannhäuser véritablement torturé, presque animal par moments, au chant très « physique », affichant une belle voix aux aigus lumineux et puissants. Une franche réussite.
L’Elisabeth de Solveig Kringelborn est tout aussi investie et rayonne dans ce rôle où elle parfaitement à l’aise. Sa voix généreuse s’épanouit en des aigus riches de toute beauté. Elle est de plus parfaite dans le rôle de la petite fille telle que l’a imaginée Lehnhoff : extravertie, excitée comme une gamine avant le tournoi, se jetant dans les bras de son oncle telle une enfant mais refusant les effusions de Tannhäuser fraîchement débarqué du Venusberg et, pour le coup, un peu trop extraverti pour la jeune fille pure qu’elle est. Mais elle sait aussi être particulièrement touchante à la fin du II et au début du III. Remarquable.
Est-ce une méforme passagère ou le début d’une usure réelle des moyens vocaux ? Waltraud Meier nous a un peu déçu, et ce fut douloureux pour nous qui admirons tant cette artiste merveilleuse. Car au strict plan vocal, les aigus, un peu trop bas, sont raccourcis et de plus en plus « à l’arraché », le souffle semble aussi parfois manquer. Mais heureusement, la séduction du timbre, la sensualité du chant (parfaite pour ce rôle, où elle retrouve des accents de ses Kundry), le soin des nuances (sa prière à Tannhäuser chantée presque à mi-voix) sont toujours là et montrent quelle artiste exceptionnelle elle demeure.
Le Wolfram de Roman Trekel semble mettre du temps à se chauffer. Le volume est plus confidentiel que ses partenaires et l’interprétation parfois plus convenue. Au deuxième puis au troisième acte cependant, il séduit davantage et offre une très belle Romance à l’étoile.
Parfait le Landgraf de Stephen Milling : voix belle et bien conduite, grand souci de la diction, acteur fin et intelligent. Les compères de Tannhäuser sont également très bons (notamment le Walther de Marcel Rijans), on note enfin le soprano de Katherina Müller qui nous offre un berger remarquable.
Superbes chœurs enfin dont on goûte avec bonheur l’homogénéité et la majesté dans les nombreuses pages chorales et ensembles de la partition. Associée à la remarquable gradation que lui insuffle Philippe Jordan, la splendeur du chœur final vous soulève ainsi du fauteuil. On sort de ce Tannhäuser sur un nuage...
Pierre-Emmanuel Lephay

 

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