Envers et contre tout, un opéra de ténor

L'Elisir d'amore - Lille

Par Christophe Rizoud | mar 18 Janvier 2011 | Imprimer
L’Elisir d’amore, un opéra de ténor ? Un seul air « Una furtiva lagrima » a suffi pour établir la réputation d’une œuvre qu’il serait regrettable de réduire à une romance, aussi exquise soit-elle. C’est à rebours de cette idée reçue, dans une perspective élargie donc, que Richard Brunel à Lille (puis à Saint-Etienne, Rouen, Angers et Limoge) positionne sa mise en scène. Dulcamara, bien plus que Nemorino, en forme le barycentre. Erigé en démiurge, le bonimenteur ouvre et referme la pièce devant le rideau baissé, comme si le spectacle était le fruit de son imagination. Mais Richard Brunel ne reste pas, à l’exemple de certains de ses confrères, campé sur une seule idée exploitée ad nauseam afin de nous convaincre de son bien-fondé. Il est d’abord homme de théâtre qui sait régler la fluidité des enchaînements aussi bien que le déplacement des chœurs. Habilement transposé dans la campagne des années yé-yé, mené vivement mais toujours respecté, l’opéra de Donizetti conserve son goût inimitable, ce tendre mélange de gaité et de mélancolie qui, deux siècles ou presque après sa création, continue de divertir le public. Les applaudissements enthousiastes au moment des saluts le rappellent.
 
On retrouve la même subtilité dans la direction d’Antonello Allemandi : faire sourire sans jamais sombrer dans la farce; exprimer la délicatesse des sentiments sans se prendre au sérieux. Très - trop ? – présent, d’une battue assez rapide, le chef d’orchestre place les instruments à l’égal des voix. Le procédé, dans une partition belcantiste, peut sembler audacieux. On apprécie cependant la prestance qu’une telle lecture donne à l’ouvrage.
 
Quand bien même - pour reprendre notre démonstration – l’on voudrait réduire L’Elisir d’amore à son primo uomo, la personnalité des autres protagonistes réunis ici témoignerait du contraire. Tous occupent largement, voire débordent, l’espace imparti par le compositeur. Ainsi Guido Loconsolo enfile le treillis de Belcore avec une facilité qui n’est pas si évidente dans un rôle inconfortable où il faut à la fois séduire et agacer. Du charme à revendre, une voix bien placée et sonore, un chant habilement conduit. Surtout le timbre, plutôt clair, se distingue suffisamment de celui de l’autre clé de fa, Renato Girolami. En Dulcamara, le chanteur, élève de Sesto Bruscantini, partage avec son maître une tempérance là où beaucoup cèdent à la tentation de faire de l’esbroufe. Ce parti-pris s’avère payant sur la durée. Si sa première scène, « Udite, Udite, O Rustici » n’emporte pas immédiatement l’adhésion, le personnage à force de rigueur vocale finit par s’imposer. Enfin, qui mieux qu’Olga Peretyatko peut aujourd’hui interpréter Adina. Rossignol miraculeux il y a quelques mois sur la scène d’Aix-en-Provence (cf. notre compte-rendu), la soprano russe possède tous les attributs de la riche fermière : la jeunesse, le tempérament, le format leggiero. De la même façon que le physique, avantageux, souligne l’aisance scénique, la beauté de la voix se double d’une technique façonnée par plusieurs années de présence à Pesaro : une capacité à vocaliser et une maîtrise du souffle qui nous vaut des trilles, messe di voce et autres effets remarquables. Dans une quête légitime de largeur, les graves peuvent sembler un peu appuyés mais le fruité des aigus, toujours précis, est dépourvu d’acidité. De la rondeur, de l’esprit, du charme, un naturel confondant, cette Adina innée suffirait-elle à faire oublier le ténor ? Hélas non, car si Bülent Bezdüz remplit son contrat, son Nemorino ne répond pas à toutes nos attentes, il faut dire nombreuses dans un rôle interprété par les plus grands. Toutes références écartées, les notes sont là mais comme privées d’éclat, sans la douceur que donne au son l’usage de la voix mixte, sans la grâce, sans le frisson. Et pourtant, à l’applaudimètre, le chanteur l’emporte haut la main. Preuve que l’on a beau faire, l’elisir d’amore reste un opéra de ténor. CQFD.
 

 

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